Cohabitation
       

       
         
         

H.Forgez

      Mon général,

Vous avez créé la cinquième république donnant la prédominance du pouvoir exécutif au président. Pensez-vous qu'un président de la république puisse cohabiter avec un premier ministre d'une couleur politique différente?

En cas de majorité parlementaire opposée au président celui-ci ne devrait-il pas assumer seul l'exécutif (c'est-à-dire supprimer le poste de premier ministre)?

Veuillez agréer, mon général, mes salutations les plus distinguées.

H.Forgez

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur,

La constitution de 1958 est telle qu'elle est. Elle ne prévoit pas la solution que vous préconisez. En outre, cette dernière semble ne pas tenir compte du fait que le gouvernement peut être censuré par l'Assemblée nationale. Si cela se produisait, cela signifierait-il que le président de la République, également chef du gouvernement selon votre hypothèse, serait contraint de se démettre?

Le droit constitutionnel est un sujet complexe. Il est difficile d'en faire une marotte. J'espère que ma réponse à votre seconde question ne vous aura pas froissé. Telle n'était pas mon intention.

Pour ce qui est de la première de vos interrogations, je vous dirai simplement que je suis parti dès la première fois que je fus désavoué par les urnes, conformément à mon interprétation personnelle de la constitution dont j'ai doté la France.

D'autres, après moi, ont cru bon de s'accrocher à la fonction, bien qu'ayant perdu toute légitimité pour l'occuper. C'est leur interprétation de la constitution. J'observe, de manière neutre, que le premier de mes successeurs qui accepta de nommer un Premier ministre issu d'une majorité adverse n'a pas été puni par les Français lors du suffrage suivant. Alors que voulez-vous que je vous dise? Amen! Ainsi soit-il!

La cohabitation est prévue par la constitution de 58. Seulement, de mon temps, elle n'a jamais été imaginée, parce qu'elle n'était pas imaginable! Vous l'aurez compris, le sujet sur lequel vous m'avez interrogé est sensible, et me voilà en colère!

Pauvres de vous, Français, misérables, qui avez porté à votre tête de si tristes sires! Eh bien! Vous avez les hommes politiques que vous méritez.

Si vous souhaitez que cela change, au lieu de vous piquer de droit constitutionnel, commencez par élire des candidats qui ne vous tromperont pas, et qui vous rendront leurs mandats quand vous les requerrez!

Pardonnez-moi, monsieur Forgez, je me suis un peu laissé aller. Pourtant, vous devez comprendre mon courroux. C'est que, suivant moi, la cohabitation est un viol de la constitution, et un vol manifeste des électeurs.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle