Charles de Gaulle dans la catégorie Le Pen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aurélien

 

 

 

Mon cher Général,

 

Je viens de tomber sur une réponse donnée à une personne demandant si Le Pen «n'était pas une certaine idée de la France». Vous vous dites, mon Général, «affligé» de la situation quand Le Pen reçoit 20% des suffrages des Français pour leur ras-le-bol de l'insécurité et de la politique sur l'immigration menée par nos chefs actuels. Vous vous insurgez contre une idée «parfaitement ridicule, complètement obsolète et terriblement illusoire».

 

Mon Général, vouloir maintenir l'ordre est absurde? N'est-ce pas vous qui disiez si souvent: «On ne fait rien que dans l'ordre!»

 

Le Pen avoue sa répugnance pour une France multicolore qui prend le pas sur la France «royale et catholique», je voudrais, mon Général, vous rappeler quelques-unes de vos phrases:

 

«Sur le plan ethnique, il convient de limiter l'afflux des Méditerranéens et des Orientaux, qui ont depuis un demi-siècle profondément modifié les compositions de la population française. Sans aller jusqu'à utiliser, comme aux États-Unis, le système rigide des quotas, il est souhaitable que la priorité soit accordée aux naturalisations nordiques (Belges, Luxembourgeois, Suisses, Hollandais, Danois, Anglais, Allemands, etc.).» - Charles de Gaulle le 12 juin 1945, directive au Garde des Sceaux. (Cité par Plein Droit, n°29-30, novembre 1995.)

 

«Si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-deux-Églises, mais Colombey-les-deux-Mosquées!» (1959)

 

«Nous sommes avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.» Sans quoi «la France ne serait plus la France». (1959).

 

«J'attire votre attention sur un problème qui pourrait devenir sérieux. Il y a eu 40 000 immigrants d'Algérie en avril. C'est presque égal au nombre de bébés nés en France pendant le même mois. J'aimerais qu'il naisse plus de bébés en France et qu'il y vienne moins d'immigrés. Vraiment, point trop n'en faut! Il devient urgent d'y mettre bon ordre!» (1962)

 

Alors, mon Général, il serait temps de remettre de l'ordre dans vos idées, est-ce que la France «c'est généreux, c'est grand, c'est ouvert» ou est-ce que la France c'est «avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne». Sans quoi «la France ne serait plus la France».

 

Finalement Le Pen n'est-il pas, même si lui s'en défend, votre héritier de l'idée que vous aviez de la France et non pas un «führieux».

 

Je crains, mon Général, que vous ayez perdu votre aptitude à évaluer le danger et votre méfiance de tous lorsque vous dites: «Car enfin, à votre époque, de quoi faut-il avoir peur, qui s'attaquerait spécifiquement à la France, qui s'acharnerait contre elle?»

 

De plus je suis très choqué lorsque vous dites des électeurs du FN: «Les près de 20% de votants que vous évoquez sont donc, au milieu des Français, ceux qui se chient dessus le plus fréquemment, au moindre prétexte. Des gens sur lesquels on ne peut compter que si l'on n'a besoin de rien. Des tout-petits.» Je ne suis pas frontiste mais quand même. Songez donc à tous ces maquisards qui ont servi votre cause par nationalisme et qui votent désormais FN (pas tous bien sûr). C'est le cas de mon arrière-grand-père, il a pris le maquis en juin 40 et en est sorti plus de 4 ans après, je ne crois pas que celui-ci chiait dans son froc ou, si c'était le cas, ce n'était pas au «moindre prétexte». Aujourd'hui ce héros de la résistance de 83 ans serait-il devenu un chieur s'il votait FN?

 

Après avoir été un des plus intelligents politiques français, sachant être conseillé par tous les abords, je crains que vous n'ayez adopté le «politiquement correct».

 

Mon Général, les événements peuvent faire devenir les gens réactionnaires, mais malgré le contexte on ne renie pas ce que l'on est et, si l'on dit que l'on préfère «qu'il y ait plus de bébés», on ne préconise pas en parallèle une meilleure «hospitalité» à l'égard des étrangers surtout si «point trop n'en faut»!

 

Si on ne peut malheureusement pas prévoir l'avenir, comment peut-on savoir que Le Pen a tort? Seulement parce que son nom fait peur et rend par conséquent toutes ces idées fausses?

 

Je pense mon Général que Le Pen ne fait plus partie de votre temps et qu'il faudrait vous abstenir de donner votre avis sur un contexte politique né de votre mort.

 

En espérant votre réponse rapide, je vous prie d'agréer, Général, les salutations les plus distinguées d'un jeune garçon qui s'éveille.

 

Aurélien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charles de Gaulle

 

 

 

Jeune homme,

 

Permettez-moi tout d'abord de vous féliciter: il est très réconfortant pour un vieil homme de constater que de jeunes Français de l'avenir, ne se contentant pas de manifester un fort intérêt pour la politique, élaborent des argumentations habiles venant questionner ce qui pourrait apparaître comme des contradictions dans la pensée du général de Gaulle. Par surcroît, l'éditeur distingué du site qui nous accueille, mon ami Sinclair Dumontais, vous est certainement très reconnaissant de me rappeler de ne pas me mêler d'un avenir que je ne saurais connaître.

 

Mais voilà, c'est bien Monsieur Dumontais qui me donne l'occasion de discuter avec vous, vous tous qui m'apprenez tant sur votre temps, par vos questions. La plupart de ces dernières concernent-elles la vie du général de Gaulle? Non! Le plus grand nombre d'entre elles implique les enjeux de votre temps, vos préoccupations, vos doutes et vos craintes. Vous-même ne venez-vous pas évoquer, avec pertinence et éloquence, un homme politique de votre époque – même s'il était déjà de la mienne, puisque je l'ai connu plus jeune député de France?

 

Mais je ne ferai qu'une réflexion, cette fois, sur ce que fut la Résistance française. Ce peuple de la nuit, inspiré par le deuil et l'espoir, n'était qu'un désordre de courage avant qu'un homme, de gauche, Jean Moulin, vienne l'organiser: cette armée des ombres rassemblait des hommes déterminés, pleins jusqu'au bord de l'âme de la France et de l'amour de la liberté, mais issus d'organisations politiques a priori irréconciliables. Anarchistes, communistes, socialistes, radicaux, libéraux, conservateurs, royalistes et quelques rescapés de la Cagoule firent la Résistance française. C'était l'Union Sacrée qu'avaient commandée des circonstances d'une exceptionnelle gravité: l'occupation du sanctuaire national. À la fin de la guerre, chacun regagna sa famille politique d'origine. Il n'est donc pas surprenant que quelques résistants aient rejoint la leur, à l'extrême-droite, comme beaucoup d'autres à gauche. Pour ce qui est des vichystes, en revanche, on n'en connaît point qui se soient égarés à la gauche de Le Pen. Et que dire des groupuscules – j'entends qu'il en reste! – qui chérissent encore le svastika du Reich? Ne sont-ils pas encadrés par le propre service d'ordre du parti de Monsieur Le Pen?

 

Alors je voulais moins que tout sembler manquer de respect à votre arrière-grand-père: peut-on reprocher à un très vieil homme, même le plus courageux, d'être empli d'effroi devant l'état d'un monde qu'il avait cru sauver? Non! Ce qui me consterne, c'est que des gens jeunes, qui, d'instinct, ne devraient tendre que vers un avenir à conquérir pour l'homme, cèdent à la tentation et à l'illusion du repli, dans un monde qui s'est irrémédiablement ouvert.

 

Par ailleurs, je ne renierai rien des propos que vous avez cités dans votre question: ces phrases sont extraites de leur contexte. Contexte qui, bien entendu, leur refusait le caractère définitif qu'elles semblent revêtir dans votre texte. Ces propos étaient de simple bon sens et ils n'étaient, ni de près, ni de loin, teintés de quelque intolérance que ce soit.

 

Continuez à réfléchir et à remettre en cause tout ce qu'on voudrait vous imposer. Je vous y invite.

 

Bien sincèrement vôtre.

 

Charles de Gaulle