Antonio Barrette
       

       
         
         

Palamede

      Mon Général,

Un curieux personnage répondant à l'encore plus curieux nom d'Antonio Barrette m'enquiquine depuis vingt ans en me répétant que vous lui auriez dit en 1960, lors de votre visite dans la ville de Québec, que le parti politique dont il était le chef (l'Union nationale) n'avait pas besoin de programme avec un nom pareil. L'individu cherche encore à comprendre ce que vous vouliez dire, et comme il ne semble pas que nous ayons été condamnés à passer l'Éternité ensemble, je me permets d'utiliser ce nouveau moyen de communication pour vous prier de me transmettre une réponse qui sache satisfaire ce politicien d'opérette.

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Ah! décidément, la vieillesse est un naufrage. J'ose croire que vous me pardonnerez le retard de ma réponse que mon grand 'ge explique, sans toutefois le justifier. Laissez-moi tout d'abord vous dire que je vous trouve un peu sévère avec Monsieur Barrette. Qualifier un ancien Premier Ministre du Québec, fut-il intérimaire, de politicien d'opérette me semble pour le moins cavalier. Bah! J'imagine sans mal que dans le monde où vous vivez, peu de choses ou d'institutions demeurent encore sacrées. Après tout, j'ai moi-même suffisamment fustigé les politiciens pour ne guère être encore choqué de telles assertions.

Revenons donc en 1960. Le recul me permet de comprendre que Monsieur Barrette ait pu être interloqué par mon commentaire, sous forme de boutade. Le nom de son parti m'avait rappelé une conversation que j'avais eue, fin septembre 1941, à l'hôtel Connaught, à Londres, avec le lieutenant de Boissieu et quelques autres admirables officiers de retour d'URSS qui me racontaient leurs évasions. Je me rappelle leur avoir dit que d'innombrables preuves, et des preuves sanglantes, montraient que peu à peu l'union nationale, celle qui seconda la mission de Jeanne d'Arc, suscita l'effort guerrier de la Révolution et fut le soutien de Poincaré et de Clemenceau, se reformait dans la résistance.

L'union nationale. C'est, suivant moi, en effet, l'alpha et l'oméga de la force d'un peuple et donc encore bien plus que tout un programme. J'espère que cela explique la réflexion que j'avais faite à Monsieur Barrette, à qui je souhaite que vous transmettiez mon plus chaleureux souvenir.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle