Lettre d'acceptation
de Charles de Gaulle
à l'Éditeur
       

       
         
         

Charles de Gaulle

      Colombey-les-Deux-Églises, le 30 Avril 1969


Mon Cher Dumontais,

Me voilà donc de retour à la Boisserie. Ce n'est pas sans une certaine nostalgie, je l'avoue volontiers, que j'ai retrouvé Colombey, cette fois-ci. Yvonne, elle, semble enfin revivre qui répète à l'envi, on me l'a rapporté, que nous aurions pu être si heureux ensemble si je n'avais pas eu toutes ces idées... Et que serait-il advenu de la France, depuis bientôt trente ans que j'en incarne l'unité, si je ne les avais pas eues, ces idées? Bah! L'ingratitude relative de mon épouse, comme celle des Français, qui s'accompagnent d'ailleurs d'une tendresse certaine, ne me touchent pas plus que cela. J'arrive à l'hiver de ma vie sans regrets: malgré les rudes épreuves que nous avons traversées ensemble, mon cher et vieux pays et moi, la grandeur de la France ne se discute pas et j'ai confiance en Pompidou, si toutefois il sait résister à la pression du «Cheval de Troie» anglais sur la porte du Marché Commun, pour la préserver. Ne me parlez pas des autres candidats à ma succession: ils n'ont aucune chance.

Au moment où je rendis au peuple souverain la magistrature suprême dont il m'avait chargé, je formai en moi-même le simple voeu que, comme j'aidai la France à réaliser son destin, ceux qui viendront après moi comprendront que c'est celui de l'Europe qu'il s'agit maintenant d'accomplir. Cette Europe, de l'Atlantique à l'Oural, toute cette Europe, qui décidera, je n'en demordrai jamais, du destin du monde.

Je conserve donc l'espoir qu'avec beaucoup de volonté et encore plus de courage politique, les dirigeants européens actuels et à venir ne laisseront pas notre continent devenir une simple succursale de l'Amérique, un autre espace où l'Argent Roi sera prétexte à fouler aux pieds les valeurs qui distinguent l'Homme du sauvage. Tolérance, solidarité, ouverture d'esprit et compassion seraient-elles les ennemies de la Liberté telle qu'on l'entend aux États-Unis?

Et quelle étrange expression de la Liberté quand celle-ci ressemble à s'y méprendre à l'état de nature, la loi du plus fort remplacée par la loi du plus riche!

L'heure est donc venue pour moi de me consacrer à la fin de la rédaction de mes mémoires et puisque vous me dites que certains voudraient correspondre avec le Général de Gaulle, j'en accepte l'augure et je me mets à la disposition de votre public pour apporter des réponses aux questions qu'il pourrait vouloir me poser. En tout état de cause, ce printemps sera pour moi bien plus calme que le dernier et j'aurai, je n'en doute pas, tout le loisir de converser avec qui le souhaitera.

Je vais vous laisser, mon très cher Dumontais, car à mon âge, je dois me ménager et écrire me fatigue vite, désormais.

Recevez, cher ami, l'expression de mon plus profond dévouement à vous-même ainsi qu'à Dialogus, votre machin révolutionnaire.

Charles de Gaulle