Non violence : pacifisme aveugle?
       
       
         
         

xaviercornut@hotmail.com

      Cher Monsieur Gandhi,

Vous êtes sans nul doute la personne la plus pure que le XXe siècle ait mis en avant, c'est donc d'une personne comme vous que j'ai besoin pour ma question.

Monsieur Butler, un philosophe anglais, a affirmé qu'«à une guerre juste, préférons une paix injuste».

Cette phrase s'inscrit très bien dans le contexte de la guerre en Irak en 2003 (eh oui, si les temps changent, les hommes, eux, n'évoluent guère), où une grande majorité de personnes, au nom du pacifisme, refusaient qu'une force armée américaine intervienne dans ce pays, alors sous dictature depuis des dizaines d'années. Au-delà des intérêts commerciaux de chaque partie (France ou USA), il y avait là une chance unique pour le peuple d'Irak de connaître un avenir nouveau. Or des millions de voix ont crié au génocide américain, à la croisade, à l'impérialisme... Ils auraient été donc d'accord avec Butler: la paix à tout prix.

Quelques voix (lucides?) comme le prix Nobel de la paix Elie Wiesel ont démontré l'incohérence d'un tel dogme manichéen, sans pour autant démentir le caractère sacré de la paix ni appeler à la guerre. Ils ont simplement estimé que la libération d'un peuple opprimé, même si elle s'inscrivait dans les corollaires d'un plan, était une valeur trop importante pour la sacrifier dans des analyses de géo-politique, bien loin de toutes considérations humaines.

Vous qui avez connu l'occupation - pour ne pas dire la dictature - des Anglais en Inde, et qui avez pu mesurer l'effet que produit l'indifférence mondiale sur les convictions d'indépendance d'un peuple, auriez-vous été d'accord avec Butler et le pacifisme de mon temps: quoiqu'il en coûte, cherchons la paix, même injuste? C'est-à-dire, préférons une Inde occupée et muselée, mais calme, plutôt qu'une Inde en révolte, à la recherche de ses racines spoliées?

Merci d'avance pour votre lumineuse réponse,

Quelqu'un qui regrette votre absence

 

       
         

Mohandas Gandhi

      Cher Monsieur,

Si ma réponse a semblé si longue, c'est qu'il m'a fallu avoir recours aux services de Monsieur Dumontais pour obtenir un peu plus d'informations sur les événements que vous décrivez.

Tout d'abord, je voudrais vous sensibiliser aux pouvoirs des mots et des associations de mots, et ce malgré votre titre provocateur qui démontre votre parfaite maîtrise de ce talent.

Samuel Butler, en associant ces termes antinomiques, cherche à provoquer une émotion pour amener le lecteur à s'intéresser au problème non seulement avec sa tête mais aussi avec son coeur.

Et que dit le coeur quand il entend les pleurs des pères et les cris des mères? Il voudrait une réponse, quelque chose qui l'aide à dépasser sa souffrance. Mais vu l'époque pleine d'accélération, il veut quelque chose de rapide. C'est pourquoi il s'accorde avec la guerre libératrice de la barbarie (la guerre juste) ou bien il s'accroche éperdument à la notion de statu quo (la paix injuste).

De nombreux pays sont sous la dictature de l'argent «depuis des dizaines d'années», comment allez-vous appeler à «la libération d'un peuple opprimé»?

La solution encore une fois passe par l'organisation non violente et l'auto détermination. Plutôt que d'investir de l'argent pour s'approprier un vaste réservoir sous prétexte de civilisation d'un peuple forcément barbare, pourquoi ne pas offrir sans arrière pensée médicaments, eau, éducation de qualité, nourriture...

Cette solution, que l'on pourrait généraliser à l'ensemble de la planète, pourraît s'accompagner d'une vraie liberté de recherche du sens de la vie, du sens de SA vie pour mettre définitivement fin aux peurs «terroristiques».

Je terminerai par cette citation personnelle: «Je m'oppose à la violence parce que lorsqu'elle semble produire le bien, le bien qui en résulte n'est que transitoire, tandis que le mal produit est permanent.»

Votre humble serviteur,

M. K.
Gandhi
         
         

xaviercornut@hotmail.com

      Cher monsieur Gandhi,

J'apprécie le caractère de votre réponse, je vois que vous ne différez pas de votre ligne de pensée telle qu'elle nous a été transmise aujourd'hui.

Cependant, vous dites que le bien de la violence est transitoire, et que le mal est quant à lui permanent. Mais comment alors parler des guerres libératrices? Les guerres des alliés qui ont libéré l'Europe d'Hitler?

Je ne veux pas de loin faire l'apologie de la violence, mais n'est-elle pas parfois le seul moyen d'apporter un bien durable? Toutes nos sociétés sont aujourd'hui érigées sur des guerres passées, et pas seulement pour pire.

Socrate lui-même affirmait que le mal doit exister pour que le bien s'affirme, alors pourquoi renier les guerres libératrices qui ont en somme du bon?

Xavier
         
         

Mohandas Gandhi

      Cher Xavier,

Tout d'abord je me permettais de renier Socrate, car le bien et le mal sont des notions hautement volatiles qui dépendent bien plus des pouvoirs en place que d'un sentiment profond de l'être humain.

Je préfère entendre parler d'actes unitifs ou contradictoires, qui vont dans le sens de la cohérence interne ou au contraire qui en éloignent.

J'affirme qu'il n'y a rien de plus contradictoire que la violence et que pour sortir de la pré-histoire humaine, il convient d'enseigner humblement la non-violence.

Plutôt que la guerre, il aurait fallu enseigner que: «Dès que quelqu'un comprend qu'il est contraire à sa dignité d'homme d'obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l'asservir.» La prérogative de la violence n'est jamais seulement dans le système mais surtout en chacun de nous.

C'est pourquoi il est nécessaire que chacun de nous ait confiance dans la capacité d'évolution de l'être humain, dans son intentionalité et comprenne que «la non-violence est la loi de notre espèce tout comme la violence est la loi de l'animal.»

Votre humble serviteur,

M. K.
Gandhi