| | | Tanguy
Mahatma,
J'ai lu quelques-unes de vos biographies; je suis
votre enseignement et souhaite un jour en être digne pour pouvoir, à mon tour,
enseigner la satyagraha.
Mais une question me revient sans cesse: si un
jour, je surprends un homme violant une femme, devrais-je simplement parler à
cet homme pour qu'il cesse son crime? Je ne le crois pas. Si je me fais
dépouiller dans le métro, dois-je me laisser me faire battre jusqu'à la mort?
L'humilité a peut-être des limites! Quand on vous frappe la joue droite, faut-il
toujours tendre la joue gauche?
Alors la satyagraha est elle seulement
une solution politique? Mais est-elle vouée à l'échec? Car le Tibet est toujours
pillé et dépouillé de toutes ses richesses tant spirituelles que matérielles, le
Myanmar est toujours à genoux sous la junte... et pourtant ces peuples ont
procédé à la non-violence active comme la très respectable Aung San Suu
Kyi.
Je sais que le chemin de la victoire est long; excusez mon manque
de lucidité. En espérant que vous apporterez lumière pour trouver les
réponses.
Votre humble serviteur,
Tanguy
Cher Tanguy,
Je vous remercie pour votre lettre et vous prie de m'excuser
de ma réponse un peu tardive. Je vais essayer de répondre à vos questions dans
l'ordre où elles apparaissent. Pourquoi la non-violence serait-elle uniquement
la parole? L'interposition, l'immobilisation sont aussi des méthodes de la
non-violence. Faire appel à d'autres, ne pas rester silencieux et détourner le
regard, dénoncer, ne pas laisser faire, voilà les méthodes que la non-violence
préconise.
Chaque situation est différente mais celle que vous décrivez
de se faire dépouiller aura certainement un dénouement plus favorable si vous
utilisez la non-violence —désamorçage par la parole, acceptation de donner ce
qui est demandé, etc.— qu'en essayant de résister au risque en effet de perdre
la vie.
Comme je l'ai déjà écrit: «On ne peut jamais trop pardonner. Le
faible ne peut jamais pardonner. Pardonner est l'attribut des forts.» Donc, non,
la satyagraha n'est pas seulement une forme politique et même si les exemples
politiques que vous donnez semblent ne pas démontrer son efficacité, il ne faut
jamais perdre de vue qu'utiliser des moyens indignes aura toujours pour
conséquence de pervertir l'objectif même le plus digne.
Et même si les
acteurs de la non-violence n'obtiennent pas de résultat immédiat, ni même dans
un plus ou moins long terme, il n'en reste pas moins qu'il s'agit de l'unique
façon de progresser soi-même et de faire progresser l'humanité tout entière. En
espérant que ces quelques éléments vous apportent la lumière sur le chemin, je
ne peux que vous encourager à continuer sur la voie de la non-violence active et
vous proposer d'en parler autour de vous et de vous organiser pour diffuser
cette grande idéologie.
Votre humble serviteur,
M. K. Gandhi |