| | | Cher Claude,
J’ai hésité à vous écrire, parce que le temps nous sépare,
parce que je suis une femme et que l’opinion que vous en avez ne saurait me
convenir. Pourtant je le fais, parce que vous pourriez être quelqu’un de si
exceptionnel… Vous avez tout pour cela: homme de science et de foi, à la fois
érudit et passionné.
Mais quel sel avez-vous jeté dans votre creuset pour
que votre âme, loin de se transmuter, se mette à se consumer? Vous aspiriez au
grand œuvre mon ami, et vous reste-t-il seulement l’espoir d’atteindre l’œuvre
au noir?
Vous pourriez blâmer les étrangères, les pécheresses, les femmes
en général, une en particulier, mais la vérité n’est pas là mon ami. Traversez
la scène, Claude, et allez contempler le porche de l’église Saint Jacques la
Boucherie. Vous y verrez un autre homme de science et de foi, et son épouse.
Ensemble ils ont quêté et atteint le grand œuvre.
Le cœur des hommes est
un athanor, propre à créer le merveilleux, comme le monstrueux. Comme je
voudrais vous voir y mêler les éthers plutôt que les humeurs…
Bansidh
Sorcière qui vous prétendez messagère divine, mère des astres et annonciatrice
de mort, De quelle hérésie païenne vous faites-vous la prophétesse? Quel
simulacre de science tentez-vous de parodier?
Vous me conseillez de
traverser la scène -la Seine!- remplaçant le nom séculaire du fleuve qui porte
la nef de Notre-Dame par une allusion à cet univers de théâtre que je ne peux
qu'exécrer! Sacrilège! Provocation! Vous évoquez Flamel, sa dame Pernelle, -qui
porte le même nom que moi-, et leur joie de mener cette quête commune de la
Divine Science, en tant qu'époux et épouse. Oubliez-vous que je suis prêtre? Que
mes voeux me lient au service de l'autel par des chaînes inaltérables, -que tout
autre état m'est à jamais interdit? Et quand bien même j'aurais, à l'instar de
Flamel, choisi une voie différente pour mon existence, je ne possède ni sa
constance ni sa force d'âme, -lui que jamais Claude Pernelle n'a su faire dévier
de son oeuvre.
"Sed viae Dei investigabiles sunt". La passion qui
a toujours gouverné ma vie, autrefois lumineuse et libre, amour de science et
quête d'absolu, s'est aujourd'hui orientée vers une route plus sombre et plus
douloureuse. Toute ma soif ardente est tournée, non plus vers la tête du
corbeau, mais vers l'émeraude mystique. Je tâtonne dans les ténèbres, -mais qui
peut prédire si le seuil lumineux ne se trouve pas à portée de main?
"Spiritus, ubi vult, spirat". -Je me consume, oui, mais la matière se
doit d'être corrompue et mortifiée pour en extraire la quintessence... Matière
noire et informe, et clef des métamorphoses. Alors, je laisserai agir en moi le
feu souterrain qui me dévore, -je laisserai se faire ce changement de régime,
-cet oeuvre pour lequel mon corps est l'athanor, et mon coeur le creuset.
Blanche dame, vous parlez des femmes... d'une femme. Oui, il en est une dont
l'apparition a provoqué en moi une maladie mortelle, dont nulle médecine ne
saurait me délivrer, hormis elle-même! Magicienne autant que vous, je ne puis
résister à la puissance de ses pouvoirs. Priez pour qu'elle me soit guérisseuse
et non cause de perdition, -et que le feu secret qui me pénètre jusqu'aux
entrailles ne détruise pas tout, mais fasse de nous le joyau le plus pur!
dom Claude Frollo, archidiacre.
Ha Frollo, comme vous vous insurgez d'un innocent jeu de mots; et vous dites
détester l'univers du théâtre! Qu'est-ce après tout que cet univers? Est-il plus
blâmable de se costumer pour simuler les émotions et les situations de la vie ou
de dissimuler une dévorante passion sous un habit de raison?
Vos liens,
Frollo, ces liens que vous qualifiez d'inaltérables, ne vous enchaînent pas à
l'autel. Le seul lien à considérer est l'engagement que vous avez auprès de
Dieu; et quelle et aujourd'hui la nature de cet engagement? Pouvez vous encore
affirmer, dans la solitude de votre cellule, que c'est l'amour de Dieu qui vous
habite chaque jour? Ne serait-il pas plus loyal d'offrir à votre Seigneur ce que
vous êtes: un homme de science, habité de sentiments et de passions?
Et
cette quête intérieure, Frollo... ce qui se produit dans votre laboratoire est à
l'image de ce qui se produit dans votre âme, et lorsque vous travaillez les
ambres, les métaux, les liqueurs et autres matières, vous cherchez à sublimer.
Alors dites-moi, tandis que vous tâtonnez dans les ténèbres, rongé par un feu
que vous dissimulez, que sublimez-vous en vous?
Regardez en vous, Frollo:
là-bas, au fond de votre vision, sur ce parvis elle danse... une danse joyeuse
ponctuée de ses rires insouciants. Elle est la flamme de votre athanor, et ce
feu-là se respecte.
La Bansidh
Alors, du fond de ma vision, qu'elle vienne à moi, -qu'elle soit mienne! Qu'elle
ait pitié de ma torture, -qu'elle me fasse grâce, -qu'elle apaise ce tourment
perpétuel de fer rouge, ce sang qui bout dans mes veines! Que sa main, sa main
de douceur et de miséricorde se pose enfin sur mon visage brûlant, sur la nudité
de ma peau, sur mon front moite, -et de sa caresse en essuie la sueur et la
fièvre! Que mes propres mains plongent dans la nuit de sa chevelure, dans cette
épaisse et odorante toison, ruisselante et obscure comme une eau souterraine...
Que mes lèvres puissent imprimer sur sa trop douce chair, sur sa belle gorge,
sur son épaule nue, sur ses bras, ses mains, ses yeux, son visage, tous les
baisers que je retiens prisonniers, scellés par la chaîne de mes voeux, scellés
par la glace de ma chasteté et de mon désespoir, à en hurler de douleur! Que sa
bouche laisse la mienne puiser sans se désaltérer à sa source! Oh! Dieu, que son
corps soit mien, que je le possède enfin, de toute ma puissance et ma fougue,
-qu'elle sache épuiser mon désir et le faire renaître sans cesse, comme ce
phénix de la quête alchimique auquel j'ai renoncé pour mieux m'abandonner à la
passion de l'Émeraude, -comme cette aube du monde que renouvellerait chaque
éveil entre ses bras! Qu'elle me fasse rougir et pâlir, trembler et me crisper,
éperdu, ensorcelé, charmé, -puisqu'elle calme d'un mot de tendresse, d'un geste,
d'une caresse, tout mon corps!
Oh! Sorcière païenne, je vous en supplie,
si vous avez de la compassion pour moi, ne condamnez pas mes pensées, ne vous
moquez pas de mes rêves. Mais priez pour que l'issue de mes actes soit un avenir
de délices et non de souffrance!
dom Claude Frollo, archidiacre
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