| | | Cher dom Claude,
Je vous livre dans ce courrier un magnifique
texte qui, s'il n'était déjà prononcé par le tragique Hamlet, pourrait
certainement être dit par vous.
Être, ou ne pas être, c'est là la
question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les
flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de
douleurs et à l'arrêter par une révolte? Mourir..., dormir, rien de
plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et
aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair: c'est là un
dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir..., dormir, dormir!
Peut-être rêver! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous
venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de
l'étreinte de cette vie? Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette
réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence. Qui,
en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde,
l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de
l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les
rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait
en être quitte avec un simple poinçon? Qui voudrait porter ces
fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de
quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul
voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait
supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que
nous ne connaissons pas? Ainsi la conscience fait de nous tous des
lâches; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les
pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises les plus énergiques et
les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et
perdent le nom d'action.
Laetitia
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