Phage
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Vulgarisation?

    Bonjour Professeur,

Je suis élève de Terminale Littéraire, et par conséquent je me frotte depuis quelques mois à cette nouvelle et difficile matière qu'est la philosophie (ce qui ne se passe pas sans heurts, d'ailleurs, car je n'aime pas tellement la philosophie, et elle me le rend bien). Mais passons.

Ces huit heures (!) de cours hebdomadaires nous ont permis à moi et à mes condisciples, de découvrir (très superficiellement, j'en conviens) vos travaux sur la psychanalyse.

Vous rendez-vous compte de l'intérêt que vous suscitez chez les jeunes? Nous avions des livres à lire pour nous initier à la philosophie pendant les vacances, et la plupart d'entre nous a choisi de lire vos oeuvres, la plus populaire étant bien sûr L'Interprétation des rêves. Les cours sur l'inconscient et la psychanalyse ont véritablement fait fureur dans notre classe, et dès que l'un d'entre nous se trouve confronté à un problème psychologique (si tant est qu'on puisse appeler ainsi les menues contradictions auxquelles tout un chacun doit faire face pendant son adolescence), il se fait «psychanalyser» par ses amis, cette «psychanalyse» étant évidemment menée sans la moindre méthode ni la moindre connaissance. Certains de mes amis m'ont même surnommé Sigmund, trouvant sans doute que j'avais des dons pour sonder l'inconscient des gens, dons dont je me gausse doucement.

Je me suis également rendu compte que de nombreuses personnes, sans être de crédules adolescents de Terminale apprenti-philosophes, tiennent également tout ce que vous dites pour parole d'évangile (ce n'est qu'une façon de parler, je me doute bien que vous ne tenez absolument pas à instaurer une religion de la psychanalyse) et appliquent vos travaux à toutes sortes de situations.

D'où ma question: que pensez-vous de cette «vulgarisation», si l'on peut dire, de la psychanalyse? Ne pensez-vous pas qu'elle soit un peu trop abusivement invoquée? et tournée en ridicule, parfois...

Je ne partage pas vraiment toutes vos idées, mais je trouve que vous avez, entre autres, une qualité très rare chez les philosophes et que j'apprécie beaucoup: vous écrivez merveilleusement bien des choses que je me croyais incapable de comprendre. Aussi vous saurais-je infiniment gré de bien vouloir prendre le temps de répondre à ma (longue) lettre.

Philosophiquement vôtre,

Phage l'Intouchable



Chère Phage,

Quel éloge! Je vous remercie grandement pour ces compliments que vous me faites.

Et j'espère qu'à l'avenir, vous apprendrez plus amplement mes idées et que vous finirez par les apprécier.

Concernant cette vulgarisation, comme vous dites, j'aimerais vous énoncer le début de mes découvertes.

Lorsque je compris les bases de la psychanalyse, les théories se formèrent très rapidement et on put comprendre et discerner facilement n'importe quel cas. Tout se rattachait et surtout il y avait une évolution rapide et presque sans faille. Tout cela allait donc très vite et de nombreuses personnes s'initiaient à la psychanalyse en apprenant les bases lors de mes conférences ou pour le biais de mes écrits.

Bref, beaucoup de scientifiques se disaient déjà psychanalystes. Surtout que les ficelles s'apprennent tout aussi rapidement qu'il faut avoir été une fois psychanalysé pour devenir psychanalyste. Et moi, voyant ma pensée s'élargir par delà les frontières et les règles, je me réjouissais que ça puisse aider énormément de gens. Car, il faut le savoir, ma première envie était bel et bien d'aider l'humanité à aller mieux et à se comprendre.

Les années ont passé et à présent, je me rends compte qu'il faut faire très attention avec ce savoir qui se transmet sur un simple divan. Je doute qu'on l'enseigne comme étant une doctrine proprement dite, mais c'est un grand risque que de la laisser s'étaler dans le monde comme une simple nouvelle qu'on appliquera à son bon vouloir. Parce que, bien entendu, lorsqu'une théorie se transmet si rapidement, il ne faut pas mettre de côté le fait qu'elle puisse être transformée, d'ailleurs toute chose transmise subit toujours une certaine transformation.

Alors, pour revenir à votre question, cette vulgarisation me plaît et m'effraye par la même occasion.

Me plaît pour la simple raison que son évolution persiste et que mon savoir perdure après plus d'un demi-sièclee d'ici. De plus, si elle permet encore de résoudre des problèmes, j'en suis doublement ravi.

Mais elle m'effraye car, comme je vous l'ai dit, elle va se transformer, elle va être mal comprise et adaptée pour plaire à tout le monde. D'ailleurs, je vous avouerai que cela ne m'étonne pas que l'on choisisse mes ouvrages à la place des grands philosophes. J'en suis bien entendu énormément touché, mais je comprends qu'on préfère pouvoir se comprendre, s'analyser soi-même que de tenter de comprendre le monde, les autres, le temps ou tout autre sujet philosophique. L'homme est né narcissique et n'en moura pas moins, bien au contraire.

Avec tout le respect qu'un vieil homme comme moi peut vous transmettre.

S. Freud