Beila Ruchel
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Votre nom hébreu

    Shalom Docteur Freud!

J'espère que vous allez bien!

J'ai une question à vous poser: je me suis toujours demandé si votre nom hébreu était Shimon ou Shmuel (ou un autre, bien qu'en général je n'aie vu que ces prénoms-là aller avec Sigmund), mais je n'ai jamais trouvé l'information... Pourriez-vous me le dire?

Merci d'avance!

Beila Ruchel bas Chiel ha Koheyn, 20 ans, de Paris



Chère Ruchel,

C'est avec regret que je vous informe que mon prénom ne provient aucunement des noms Hébreux Shimon ou Shmuel, mais bien Schlomo. Celui que mon père m'a donné à ma naissance était Sigismund. Mais j'ai été forcé en quelque sorte de le changer lorsque nous avons déménagé jusqu'à Vienne avec ma famille en 1860. Effectivement, dans l'histoire Sigismund était un héros nationaliste qui avait voulu libérer son pays de la domination autrichienne et mon prénom n'aurait donc pas énormément plu. Bien entendu, n'ayant que quatre ans, je n'en étais pas conscient et ce n'est que plus tard que je décidai de retirer le is de mon prénom. De plus, ma mère avait l'habitude de m'appeler Sigi. Ce qui est intéressant de constater dans l'absence de ces deux lettres, c'est que le is est le deuxième nom de Jacob. Qui est le prénom de mon père. Je quittai donc le particularisme des religions pour m'affirmer dans l'universalité de la vérité et me séparai de la paternité de mon enfance. Dès que j'eus l'âge d'écrire, je signai Sig. Freud. Et j'affirmai ainsi mon nouveau prénom qui est encore à présent, Sigmund. Lors de mon auto-psychanalyse, que j'ai tenté de faire il y a quelques années, j'ai constaté qu'inconsciemment l'absence de is de mon prénom m'avait suivi. Mais je n'ai jamais réellement poursuivi ces analyses, affirmant qu'il est impossible de s'auto-psychanalyser.

Je ne m'attarderai pas sur le sujet, car je pense avoir répondu à votre question.

Bien à vous.

Sig. Freud



Cher Docteur Freud,

Merci pour votre réponse si rapide et pour tous ces détails!

Vous dites que l'absence du «is» de votre prénom vous a suivi, pouvez-vous m'en dire plus? Cela à l'air très intéressant!

Beila Ruchel



Chère Beila Ruchel,

Pour commencer, c'est à moi de vous remercier de poser des questions à un vieil homme comme moi. De plus, ces questions me font revenir en arrière et je visionne ma vie avec une pointe de désuétude tout en la revivant d'une certaine façon.

J'aimerais tout d'abord revenir sur cette auto-analyse à laquelle j'ai procédé. Il faut savoir qu'on ne peut pas s'auto-analyser, car il y a des choses que notre inconscient nous force à oublier ou à transformer et c'est pourquoi, nous ne prêtons pas attention aux détails qu'une autre personne que nous aurait découverts.

Mais ce que j'ai, en quelque sorte, analysé dans cette absence de «Is» et autre transformation de mon prénom, pourrait expliquer énormément de choses de mon inconscient.

Premièrement, l'opéra de Richard Wagner. Je ne sais si vous le connaissez, Siegfried. Je l'ai découvert étant enfant et l'histoire m'avait marqué car le héros était né de jumeaux, Siegmund et Sieglinde. Il était donc né par inceste. Quelques années après, j'ai fait l'analyse de ce prénom identique au mien, à part une lettre. Et je pense que mon père a omis cette lettre E pour marquer le refus face aux actes incestueux.

Ensuite, la première jeune femme dont je tombai amoureux se prénommait Gisela. Vous reconnaîtrez hâtivement que ce prénom possède les deux lettres Is. J'en avais d'ailleurs fait allusion dans une lettre à l'intention de mon bon ami Siberstein, dont le prénom commence par ces mêmes lettres.

Il y a énormément d'exemples à citer, mais je ne suis guère en état de me souvenir de tous. C'est pourquoi, je vous citerai la dernière que j'ai constaté il y a quelques jours.

Lorsque j'ai théorisé sur l'individu et son désir de se plaire, j'ai constaté qu'il y avait une auto-satisfaction que j'ai nommé Narzissmus. Ou plus précisément, Narcissme. A l'époque où j'ai découvert ce caractère et que je l'ai nommé, c'était donc en référence à la mythologie et à Narcisse. Et pour que ce soit euphonique, j'ai intitulé ça Narcissme. Pourtant, les psychanalystes des autres pays n'étaient pas d'accord et voulaient le nommer Narcissisme.

Ce n'est que plus tard, que je constatai que j'avais omis les lettres I et S. Ces deux lettres me gênaient à un tel point que j'en avais peine à les entendre ensemble. Mais ne soyons pas surpris, l'inconscient possède un pouvoir qui va au-delà de ce que nous pourrions imaginer.

Je suis presque certain que les psychanalystes de votre époque chercheront à analyser les moindres parcelles de ma vie afin de démontrer si je possédais la vérité ou si j'avais pris ma vie trop en exemple.

En espérant avoir été satisfaisant.

Bien à vous.

S. Freud



Cher Docteur Freud,

J'ai dû attendre la fin de Shabbes pour trouver votre message, d'où ma lenteur à répondre. Je suis contente de savoir que mes questions ne vous dérangent pas.

Cette récurrence des lettres «is» dans votre vie est vraiment fascinante. J'avais déjà pu constater que les gens ont parfois des choses qui reviennent ainsi, sans que l'on sache pourquoi.

Vous avez raison, votre vie a été étudiée énormément par beaucoup de monde, et certains pensent que vous avez trop basé vos idées sur votre vie, alors que d'autres pensent que vous détenez la vérité absolue. Personnellement je n'ai pas vraiment d'opinion, je ne pense pas en savoir assez pour juger, mais c'est sans doute un compromis entre les deux opinions extrêmes.

Bien à vous,

Beila Ruchel.



Shalom Beila Ruchel,

En espérant que vous me pardonnerez de répondre si tard à votre courrier, mais ma maladie m'empêche d'être aussi présent que ma volonté le désir.

Il est vrai, je me doutais étrangement que ma façon de créer mes théories allaient être critiquées en quelque sorte. Mais de là à dire que je détiens la vérité absolue, je ne pense pas. Même si j'ai ouvert une nouvelle dimension de réflexion sur le monde, je suis loin de représenter la connaissance ultime.

Je vous remercie pour votre correspondance qui m'a fait énormément plaisir. Surtout à une époque où le peuple juif est chassé et considéré comme un troupeau de bêtes.

Bien à vous.

S. Freud



Shalom Docteur Freud,

Ne vous inquiétez pas, je comprends tout à fait votre retard! Je suis très heureuse de savoir que notre correspondance vous change un peu les idées. En effet, vous êtes dans un mauvaise période pour notre peuple, mais si vous regardez notre histoire, ceux qui ont voulu nous détruire ont toujours été détruit, et ce sera le cas cette fois aussi. De nos jours, les choses vont infiniment mieux, surtout depuis que nous avons Israël.

Portez-vous bien,

Beila Ruchel.