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Docteur Freud,
J'ai vraiment très envie de mourir. Depuis plus de trente ans, j'ai des problèmes
de santé. Au début, mes enfants étaient tout petits et je me
suis bien battue, ma motivation était grande pour eux et pour mon mari. Aujourd'hui,
je devrais être hospitalisée pour au moins trois raisons, mais je n'en
ai plus le courage ni la motivation. Mes enfants n'ont plus besoin de moi, ils vont
bien. Mon mari oui, sans doute, mais il sera très entouré après
mon départ donc... Voilà la question que je me pose: est-ce que mon
désir de mourir n'entre pas dans une saine logique? J'ai 60ans, j'ai bien
vécu et je commence à sentir les premiers effets du vieillissement
intellectuel. En plus de mes problèmes de santé, la décrépitude
me fait terriblement peur. Comme vous, je suis sous morphine. Je pense que la douleur
physique, vous aussi vous connaissez, à l'âge où vous arrivez.
Qu'est-ce qui vous fait tenir? N'avez-vous jamais pensé à vous suicider?
Voyez-vous une contre-indication éthique à cet acte? Je suis tellement
fatiguée, tellement, tellement. Qu'est-ce qui pourrait bien m'en empêcher?
Je sais bien qu'un psy ne dira jamais à quelqu'un qui veut se suicider de
ne pas le faire mais dites-moi plutôt si l'idée ne vous en est pas venue
pour vous-même? Et que ça soit oui ou non, pourquoi?
Je vous remercie infiniment de l'attention que vous avez bien voulu porter à
me lire.
Fleur Bouriau.
Chère Fleur Bouriau,
Votre détresse me touche beaucoup et je ne puis vous cacher qu'elle a réveillé
en moi un questionnement que j'avais enfoui depuis bien longtemps.
Cela fait plusieurs jours que je réfléchis à votre lettre. Je
comprends vos raisons, je comprends votre souffrance, mais pourtant je n'y vois pas
de logique. Vous savez, la mort est bien entendu une logique proprement dite, puisqu'elle
représente la fin de la vie. Mais ce qui est illogique, c'est de la forcer,
de la créer. Vous semblez avoir en vous une grande bonté, puisque vous
vous êtes battue pendant plusieurs années pour vos proches et non pour
vous-même. Je ne peux que vous féliciter pour ce geste si courageux.
Mais ma question est: pourquoi croyez-vous que l'on n'ait plus besoin de vous? Vos
enfants, dites-vous, sont assez grands. Retournons le fait pour mieux comprendre.
Puisqu'ils n'ont plus besoin de vous et que vous n'avez plus besoin d'eux, imaginez
que l'un d'entre eux vienne à mourir. Votre réaction serait loin d'être
une parfaite compréhension et vous en voudriez à la morale, à
l'humanité et à la raison. Si bien que vous songeriez à vous
supprimer vous-même, ne comprenant pas pourquoi votre enfant devrait partir
avant vous. Je suppose qu'en tant que mère, vous puissiez très facilement
vous imaginer cette horrible évènement.
Lorsque la grippe espagnole s'est propagée jusqu'en Autriche, il y a quelques
années, elle a emporté avec elle l'une de mes filles, Sophie. Vous
savez, je me suis préparé pendant des années à la perte
de mes fils, avec cette guerre qui éclatait, et c'est ma fille qui est morte;
comme je suis profondément incroyant, je n'ai personne à accuser et
je sais qu'il n'existe aucun lieu où l'on puisse porter sa plainte.
J'essaye de vous faire comprendre par cela, Madame, qu'il n'y a rien de plus affligeant
et de destructeur que la mort d'un proche, surtout quand il est la chair de votre
chair.
Lorsqu'un parent meurt, nous nous y préparons, en quelque sorte, et nous vivons
notre deuil comme prévu. Mais cela n'est réellement possible que si
la mort est dite naturelle. Imaginez le doute que peut laisser un suicide derrière
lui. Vos enfants, votre mari se sentiraient tellement coupables de n'avoir pu comprendre
votre malheur, de n'avoir pu agir et surtout de n'avoir pas su vous aider à
temps. Si j'avais pu faire quelque chose pour Sophie, j'aurais remué ciel
et terre.
Mais je ne veux aucunement vous convaincre de survivre simplement pour autrui, mais
bien pour vous. N'avez-vous pas un but premier dans la vie, quelque chose qui fasse
que vous puissiez encore tenir à présent? Lorsque nous ne vivons que
pour les autres, nous ne faisons plus attention à notre propre vie, nous ignorons
presque les raisons pour lesquelles nous sommes encore là. Par chance, je
possède une merveilleuse famille et des proches immensément bons pour
me rattacher à la vie et me montrer que j'existe. Ne laissez pas la lassitude
emporter avec elle votre envie de vivre. Apprenez à redécouvrir ce
qui vous faisait respirer bien avant.
Pour ce qui est de la souffrance, je comprends parfaitement ce que vous devez ressentir,
madame. Je pense avoir dépassé la trentaine d'opérations de
la mâchoire et la douleur n'est plus que secondaire. J'ai réussi à
vivre avec elle en apprenant à la contrôler et à l'analyser.
Je sais quel jour sera plus profitable qu'un autre d'après l'intensité
de la douleur. Mais je puis vous assurer, que même à mon âge et
avec ce que j'endure chaque jour, j'arrive encore à voir la beauté
de la vie. Ne sous-estimez pas la présence de vos proches. Il faut que vous
parliez de votre envie de mourir à votre mari, je suis persuadé qu'il
pourra vous comprendre. Sa réaction de tristesse ou de colère vous
prouvera à quel point vous semblez importante à ses yeux. Et s'il ne
vous croit pas, c'est qu'il vous pense plus vivante ou plus courageuse que vous ne
puissiez l'être pour affronter la vie. Osez vous révéler sous
votre vrai visage.
Je ne m'attarderai pas sur une argumentation des plus digressive, car j'ai beau avoir
tenté de comprendre l'esprit de l'homme, je ne peux pas interagir avec lui
et transformer totalement vos pensées. Par contre, je peux vous encourager
à aller voir l'un de mes collègues contemporains. Je vous assure que
ce n'est pas mon envie qui m'empêche de vous aider, mais bien les circonstances
car je suis retenu par cette forme de dialogue qu'est la correspondance.
Je ne finirai pas cette lettre avec une phrase toute faite comme, la vie vaut la
peine d'être vécue. Car c'est plus qu'une simple pensée, mais
bien un combat quotidien. Je vous souhaite le plus de courage que vous puissiez désirer.
Bien à vous et avec l'espoir de recevoir des nouvelles de votre personne.
S. Freud
Cher docteur Freud,
Je suis vraiment touchée par votre réponse mais, voyez-vous, je suis
à ce point dans l'épuisement que je suis au-delà de ce que pourront
penser les miens après ma mort. Nous sommes aussi une famille très
unie mais j'en arrive à ne plus me soucier de ce qu'ils pourront ressentir.
D'autre part, je trouve la vie parfois si dure que je suis étonnée
qu'eux-mêmes aient toujours envie de vivre et parfois il m'arrive de penser
que je préfèrerais les voir morts plutôt que d'avoir à
supporter ce que je supporte. Je sais bien que ma réaction est pathologique
et j'ai vite compris, vu l'acharnement de ma maladie que j'aurai besoin d'un psy.
Alors effectivement j'ai suivi une analyse chez un de vos confrères pendant
8 ans; puis il a déménagé dans une ville lointaine et vous savez
bien ce qu'est le transfert: je n'ai pas pu le remplacer par un autre, je les trouve
tous trop nuls. Mais voyez-vous, dès que cesse la douleur, j'aime la vie.
Je suis folle de musique (ô les suites pour violoncelle d'Ernest Block!), je
peins, je cultive mon jardin qui est une vraie splendeur en ce moment... D'ailleurs,
j'aimerais bien consulter chez vous car je crois que vous collectionnez mille une
petites splendeurs... enfin, je ne suis pas toujours dans le creux de la vague mais
plus je vieillis plus mes problèmes de santé s'aggravent. J'aurais
besoin d'au moins trois autres interventions chirurgicales sans savoir si elles ne
m'apporteront désormais pas plus de complications de que de réparations
car mes tissus irradiés se fistulent dangereusement. Cela me laisse sans courage
aucun pour prendre la décision d'une nouvelle hospitalisation. Alors quand
je souffre trop, la vie prend doucement une couleur sépia, vous savez, quand
plus rien ne vous raccroche, pas plus l'amour de votre conjoint que la délicatesse
du rouge-gorge qui vient picorer sur votre table. Tout vous devient indifférent
et vous n'avez plus en tête que la façon dont vous devez vous y prendre
pour partir... Mais bien sûr, pas question d'en parler à mon mari, ni
à personne d'ailleurs. Votre suggestion me paraît d'ailleurs curieuse...
En fait, ce que je voulais surtout savoir et dont vous me parlez peu c'est votre
réaction à la douleur. J'en suis, quant à moi, à 25 interventions
et désormais, je crois que j'ai développé une phobie de l'hôpital.
Je crois que vous continuez de travailler malgré tout. N'avez-vous jamais
envisagé le suicide? Comment, quand la douleur vous laisse sans répit,
continuer de vivre sans alarmer les siens ou leur gâcher la vie? La morphine
m'aide actuellement mais pas suffisamment et comme j'ai un coeur hypertrophié,
le dosage est restreint. Enfin bref, docteur, je me répands auprès
de vous car l'écoute est votre métier mais, voyez-vous, il y a une
étrange émotion à se dire, la vie peut être magnifique
mais elle n'est plus pour moi. Les anesthésies générales à
répétition m'ont donné une petite idée de la mort, cet
anéantissement psychique, ce rien éternel, et si parfois l'effroi me
saisit, il passe très vite. Comment vivre quand on n'a plus aucune énergie,
plus aucun élan vital et que jour après jour il faut gérer la
vie avec la douleur? Voyez, je suis devenue très égoïste. Merci
de votre aide ....b
Le suicide est-il un échec pour un psychothérapeute ou
l'expression de la liberté de son patient et du respect que le
thérapeute lui témoigne?
Très chère Fleur Bouriau,
Je suis profondément désolé de ne pas avoir su
bien vous répondre avant cet instant. Je me doute que votre appel
a dû rester en suspens trop longtemps, attendant une possibilité
d'aide de ma part. Je vous prie de m'en pardonner, mais j'ai dû
subir plusieurs opérations dernièrement avec le regret
d'apprendre qu'elles ne servaient à rien concernant l'évolution
de mon mal.
J'ai d'ailleurs ressenti ce que vous m'expliquiez dans votre précédent
courrier. Cela ne m'était pas arrivé à ce point
et je pense qu'à présent je puis presque vous comprendre
concernant l'abandon. La douleur était si affligeante qu'il m'était
difficile de ne penser qu'à moi et à la cessation de mon
mal. Mes proches, bien que présents dans mon coeur, ne figuraient
pas dans ma tête, tant ma mâchoire me faisait souffrir;
je ressentais ce bourdonnement constant dans mes tempes qui m'empêchait
totalement de songer à autre chose qu'à la fin de ce calvaire.
Mais je ne vous écris pas pour vous parler de moi, mais bien
pour répondre à vos maux.
J'apprécie énormément que vous me parliez de ces
moments de vie, ces moments où la douleur s'évapore. Vous
en parlez avec une telle délicatesse qu'on y perçoit une
corde bien attachée au plaisir de vivre. Je connais cette haine
qui nous éloigne de l'espoir, de l'amour et de tout ce que nous
apprécions normalement, mais je vais vous donner mon petit truc
qui marche pour la plupart du temps. Je vous avoue qu'il y a des moments
où cela ne fonctionne pas du tout, mais c'est dans tous ces instants
de joie, comme ceux que vous me décrivez, les instants de non-douleur,
qu'est représenté mon espoir. Puisque je sais que la douleur
peut s'évaporer un court instant, je l'attends et je me concentre
dessus. N'est-ce pas là, la définition de l'espoir, l'attente
du bonheur. Bien entendu, ne soyons pas utopiques, nous savons très
bien que le bonheur ne dure pas et qu'il s'évapore plus vite
que la douleur. Mais c'est grâce à cela que j'arrive à
tenir et à passer au-delà de mes maux. Je provoque d'ailleurs
ces plaisirs. Voyez-vous, mon mal est né en partie à cause
de ma passion du cigare. Eh bien, vu que c'est l'un de mes plus grands
plaisirs, je continue, même s'il me torture à sa manière
dans mon plaisir. Vous me prendrez sûrement pour un masochiste
ou autre, mais quel plaisir de pouvoir contrôler son propre mal
et ne pas laisser la douleur nous gouverner toute seule.
Pourtant, Madame, lorsque vous me parlez de la mort comme seul recours,
je ne puis vous cacher que je ne suis pas totalement contre. Mais je
vous demande une chose. Lorsque vous serez dans vos moments de non-douleur,
de plaisir, songez à nouveau à cela. Car n'oubliez pas
que la douleur prend les décisions à votre place et il
faut à tout prix l'en empêcher. Vous êtes la seule
maîtresse de votre corps et lorsque la douleur s'évapore,
reprenez les rênes et songez si la mort est toujours une solution.
Je suis sûr que le rouge-gorge qui vient picorer sur la table
vous démontrera que la vie est belle, même si infimement
profitable.
Et finalement, n'ayez pas honte de votre égoïsme, ni de
votre méchanceté envers vos proches. C'est une fois de
plus la douleur qui agit à votre place. Vos proches doivent le
savoir et leur amour sera plus fort que tout cela.
En espérant que mes paroles ont pu vous plaire. Je suis de tout
coeur avec vous, Madame, et je vous témoigne tout mon courage
pour que vous teniez bon.
S. Freud
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