Science et psychanalyse
       

       
         
         

René Descartes

      Monsieur Freud,

Vous donnez à votre domaine qu'est la psychanalyse le nom de Science. Une science se caractérisant essentiellement par l'analyse, l'observation et l'expérimentation, comment pouvez vous nommer "Science" ce qui doit explorer l'esprit humain, et donc qui est inapte à l'analyse, à l'observation ou à l'expérimentation?

René Descartes
         
         

Sigmund Freud

      Cher Collègue,

Merci infiniment de votre intérêt envers la jeune science psychanalytique. Cet intérêt, venant d'un homme d'une refléxion si profonde comme la vôtre, nous fait honneur.

Je peux vous répondre rapidement en deux points: d'abord, vous utilisez une définition de la science propre à votre temps, vous aurez remarqué. De nombreuses sciences se passent largement de toute expérimentation, au moins pendant de très larges périodes, se contentant de l'observation et de l'analyse. Pourquoi exigerait-on de la psychanalyse ce qui n'a pas été exigé des autres? Parce que le domaine de l'âme humaine et son rapport à la sexualité effraie et heurte les bons sentiments.

Ensuite, en exigeant de la psychanalyse ce que vous n'exigez pas de l'astro-physique par exemple, où aucune expérimentation n'est possible au sens strict, vous refusez à la psychanalyse ce qu'elle possède déjà en propre: notre science observe et analyse, au-delà de son objet, l'observateur lui-même. Savoir que l'analyse et l'observation de l'observateur et de l'analyste lui-même constitute une partie fondamentale de l'analyse et de l'observation de l'objet constitue un de nos apports révolutionnaires rarement reconnus.

Pour conclure, j'affirme que la psychanalyse partipe encore de l'effort scientifique de l'expérimentation. En effet, chaque analyse et même chaque séance implique la vérification des faits suivants: placés en condition d'isolement relatif, tout être humain tend à la régression et à l'élaboration du complexe d'Oedipe. D'autres questions s'ouvrent, quand cela ne se produit pas.

Malheureusement, votre insistance dans la seule détermination de l'être par la pensée empêche tout rapprochement, car la psychanalyse tient que la pensée est un produit du corps comme un autre, à savoir: lié au groupe ou elle apparaît, autant qu'à la sexualité. Reconnaissez-le et vous serez un des précurseurs de cette science.

Avec ma meilleure amitié et tout le respect qu'un savant doit à un autre,

Prof. Dr. Sigmund Freud
         
         

René Descartes

      Monsieur Freud,

Je dois dire que mon opinion sur la psychanalyse a sensiblement changé depuis la lecture de votre lettre, mais surtout de quelques-unes de vos conférences intitulées "introduction à la psychanalyse". J'avoue à mon grand désarroi m'être un peu précipité dans le jugement de votre pensée, je vais donc tenter de m'expliquer plus amplement.

Vos hypothèses sur le fonctionnement de l'esprit humain s'appuient il est vrai sur quelques observations, comme des traductions de rêves, mais ces quelques observations ont-elles incontestablement une interprétation unique? Ne partez-vous pas, pour ériger vos premiers concepts fondamentaux, de suppositions plus ou moins arbitraires?

Je me suis particulièrement intéressé, dans votre oeuvre, à la nature que vous donnez au rêve. D'après vous, il serait une satisfaction de désirs? Mais vous affirmez sans démontrer, alors que le bon sens nous dicterait à priori de considérer le rêve comme des restes d'éléments diurnes, ou encore le résultat d'une pensée, d'un raisonnement nocturne...

Un élément qui m'intrigue profondément dans votre discours est la place importante que vous accordez au symbolisme dans le rêve: comment expliquez-vous que certains éléments des rêves, certaines situations, certains objets seront toujours interprétés de la même façon? L'homme raisonnable, construisant et utilisant son esprit seul aidé de la Raison aurait dans ses rêves les symboles que tout homme, d'après vous, possède? Comment expliquer cette universalité que vous admettez?

Enfin je rappellerais la place importante que vous accordez à la censure dans le rêve: cette censure est à la base d'un long raisonnement que vous fournissez et qui aboutit à la notion de l'entité "moi" ; démontrez-vous scientifiquement l'existence d'une telle censure? L'origine sexuelle des troubles psychiques, que vous avancez, dépend finalement largement de son existence!

En résumé je dirais que votre méthode est finalement rigoureuse et ordonnée, mais que trop d'hypothèses sont à la base de votre réflexion. Un raisonnement débuté à partir de suppositions non justifiées peut vite se transformer en spéculation, aussi rigoureux qu'il puisse paraître...

Ainsi tout ce que je puisse souhaiter à la psychanalyse, c'est qu'elle devienne une science, en démontrant les hypothèses qui lui ont servi dans sa formation, en justifiant les intuitions qui me semblent dans l'ensemble d'une perspicacité étonnante. Accordez une plus grande place dans votre psychanalyse au doute, que je me suis imposé comme mot d'ordre dans ma pensée, et qui n'est autre que le rejet de ce qui n'est pas certain d'une évidence absolue: l'intérêt d'un concept ne réside pas dans son originalité, voire dans son excentricité (je salue ici la truculence de certaines de vos théories, se rapportant aux mythes), mais bien dans la part de Raison qu'on lui a accordé lors de son élaboration. Songez à la renommée et l'inattaquable souveraineté que vous pourriez obtenir en démontrant vos audacieuses hypothèses, mais surtout au contentement que pourrait vous apporter ce travail entièrement raisonné et sans failles logiques.

Cependant je suis intrigué par votre psychanalyse. Ayant été sujet à un rêve qui a eu un rôle véritablement moteur sur ma pensée, je vous demanderais, cher Monsieur Freud, si l'élaboration de vos théories vous laisse suffisamment de temps, d'interpréter un songe que j'ai fait la nuit du 10 au 11 novembre 1619, songe pour lequel j'ai moi-même avancé une explication. Il serait intéressant que votre avis, empreint de votre expérience, parvienne à moi. Ce songe est formé de trois parties, mais qui semblent former un tout cohérent. Je vous les résume ici.

Mon premier songe débute par la rencontre de fantômes, et je ressens une profonde terreur. J'ai aussitôt peine à marcher, obligé de me renverser sur le côté gauche parce que je sens une grande faiblesse au côté droit. J'aperçois un collège, et je tâche de gagner l'église pour y prier. M'étant aperçu que j'avais passé un homme de ma connaissance sans le saluer, je veux retourner sur mes pas. Mais le vent me repousse violemment contre l'église. Je suis emporté par une espèce de tourbillon... C'est fort étrange car chancelant sur mon pied gauche par la faute de ce fort vent je m'aperçois cependant que ceux qui m'entourent se tiennent droits et fermes sur leurs pieds. Je m'entretiens, au milieu de la cour du collège et qui me donne quelque chose. Bien que ce soit incertain, je m'imagine que c'est un melon qu'on avait apporté de quelque pays étranger.

Je sors brutalement de ce premier cauchemar: la méditation et la confession me tiennent éveillé deux heures durant. Puis j'ai un deuxième songe. À nouveau endormi, je suis tiré de mon sommeil par un bruit aigu et éclatant que je considère comme un coup de tonnerre. Je vois alors ma chambre remplie d'étincelles.

Dans mon dernier rêve, je me retrouve à ma table de travail avec un premier livre, un dictionnaire ou une encyclopédie. Quand je veux m'en emparer, je saisis un autre livre, le "corpus poetarum", familier depuis le collège. Je l'ouvre au hasard pour y chercher un conseil et tombe sur le vers: "Quod vitae sectabor iter?", en français moderne, quel chemin suivrais-je dans la vie? Apparaît ensuite de nouveau un inconnu avec qui j'évoque l'Idylle XVII sur l'ambiguïté de la vie, du Oui et du Non de Pythagore. Le corpus disparaît, tandis que l'encyclopédie réapparaît à l'autre bout de la table. Seulement le livre n'est plus entier comme je l'avais vu la première fois, il manque des pages.

Et je suis encore endormi, lorsque je commence à interpréter mon dernier rêve. L'interrogation à propos du chemin que je dois suivre me conduit à un choix. Je décide alors de consacrer toute ma vie à cultiver ma raison, et de m'avancer autant que je le pourrais dans la connaissance de la vérité.

Ayant pris connaissance de vos méthodes de travail, je connais les difficultés de l'interprétation que je vous demande: ne pouvant avoir avec vous de contacts autres que ceux que nous donne l'écriture, je ne peux vous demander que quelques éléments de réponses, qui seront cependant précieux... Posez-moi toutes les questions dont les réponses pourraient vous aider dans votre travail. Je suis à votre pleine et entière disposition.

Cependant je comprendrais parfaitement que vous ne souhaitiez mettre à l'oeuvre vos thèses dans ces conditions, ou que vous n'ayiez le temps nécessaire. Votre refus éventuel serait donc entendu raisonnablement...

Bien à vous et je l'espère à bientôt,

René Descartes
         
         

Sigmund Freud

      Très souffrant ces derniers temps, mon mari n'a pas eu l'opportunité de vous répondre à vos derniers courriers. J'espère que vous saurez comprendre la situation et nous en excuser.

Avec mes sentiments,

Mme. le Prof. Dr. S. Freud