Psychanalyse et responsabilité
       

       
         
         

Mia-

      J'avoue très peu connaître les théories sous-tendant la psychanalyse, n'ayant pas eu le loisir de me plonger dans vos travaux ou de suivre des cours sur le sujet. Je n'en connais essentiellement, donc, que ce que j'en ai entendu dire à droite à gauche par des gens plus ou moins bien informés.

Une remarque de mon père (qui n'aime pas trop la psychanalyse, il faut le dire) est que ce n'est pas une science exacte, et qu'elle a le defaut de vouloir TOUT expliquer par les schémas mentaux, les expériences vécues dans l'enfance, etc... Ce qui aurait le corollaire de délivrer l'homme du fardeau de la responsabilité, tout ce qui lui arrive, sa façon d'être et d'agir découlant d'un vécu sur lequel il n'avait pas de prise.

J'aimerais avoir votre opinion à ce sujet.

Merci d'avance

Mia-

 

       

 

       

Sigmund Freud

      Chère Mia-

Excusez-moi du retard pris pour vous répondre. Un soudain bond dans les demandes d'analyse que me sont adressées m'a empêché de vous répondre auparavant. C'est peut-être grâce au printemps qui s'avoisine et au déclenchement libidinal qu'il provoque en général.

Votre jeunesse, que je crois deviner derrière vos questions, me rappelle la mienne. Votre question me rappelle mes premiers pas dans le continent inconnu de l'inconscient, que je venais de découvrir grâce à la psychanalyse. J'écrivais alors qu'il suffisait de remplacer le mot Dieu par le mot Inconscient pour que le caractère de celui-ci soit compris. Votre père me semble en effet un vieux théologien. Est-ce que l'existence de Dieu exempterait l'être humain de ses responsabilités? Ce débat date du Moyen Âge! Pourriez-vous demander à votre honorable père de préciser exactement quelles sont les sciences exactes? S'il y croit encore...

La psychanalyse est une science et non pas un nouveau moralisme. Elle n'a pas à se prononcer sur la responsabilité ou sur l'irresponsabilité des humains.

N'hésitez pas à me contacter si ces réponses ne vous satisfont pas!

Avec mes sentiments dévoués!
         
         

Mia-

      Cher Dr Freud,

Je suis en effet relativement jeune, mais je ne vis plus avec mes parents depuis un certain temps et n'ai pas eu l'occasion récemment d'aborder ce sujet avec mon père; il rirait sans doute de se voir qualifier de "vieux théologien", étant donné qu'il a cessé de croire en Dieu il y a quelques décennies.

Pour ce qui est de la notion de "science exacte", il me semble que cela peut se définir comme les domaines dans lesquels il est possible de procéder à des expériences renouvelables, établir un protocole, et obtenir des résultats sinon toujours, du moins la plupart du temps cohérents. C'est en tous cas ainsi que j'ai compris ce qu'il entendait par là.

Mon catéchisme date un peu, mais il ne me semble pas que "Dieu" et "Inconscient" recouvrent la même notion. S'il me souvient bien, selon les théologies judéo-chrétiennes en tous cas, Dieu donna aux hommes leur libre arbitre, et partant, la pleine responsabilité de leurs actes.

Par ailleurs je ne pensais pas demander à la psychanalyse de se prononcer sur une question morale. Simplement ne pensez-vous pas qu'elle, ou plutôt les principes qui la sous-tendent, si je les ai bien compris, permettent aux gens de trouver une excuse à leurs actes et à leurs faiblesses, de dire "ce n'est pas de ma faute", bref de se décharger de ce fardeau sur leur inconscient, maintenant qu'il existe?

J'espère ne pas vous ennuyer trop avec mes questions, qui peuvent vous sembler quelque peu primaires, mais je vous avoue être curieuse d'avoir votre avis.

Sincèrement

Mia-
         
         

Sigmund Freud

      Chère Mia (ou devrais-je écrire cher Mia?) !

Il ne suffit pas de s'imaginer ne pas croire en Dieu pour que cela soit vraiment un fait. Beaucoup de gens pensent ne pas croire en Dieu alors que toute leur vie est basée sur des postulats qui ne peuvent se déduire que de cette croyance.

Voyez-vous? Votre jeune âge vous fait croire à une définition de la science basée sur des principes déterministes. Or, tout déterminisme suppose l'existence de Dieu, même si c'est un Dieu dont on n'ose pas dire le nom. Pensez-vous que mes collègues scientifiques Einstein et Bohr pensaient vraiment à Dieu quand ils se disputaient autour de la question de savoir si Dieu joue aux dés? Non! Mais l'un d'entre eux croyait au déterminisme et pas l'autre. Ainsi, le principe de la correspondance entre des éléments mutuellement exclusifs et non superposables, ainsi que le principe de la complémentarité entre l'observateur et le phénomène qu'il observe, autrement dit, ce que très tôt j'ai appelé de transfert et contre-transfert dans la cure analytique, infirment votre notion de la science, qui, en fait, ne s'applique qu'aux sciences proches de la mécanique.

De même, votre "catéchisme", comme vous écrivez, me semble singulièrement oublieux! Un très long débat, souvent sanglant, a existé entre les théologiens pour savoir si l'existence de Dieu impliquait ou non une irresponsabilisation de l'être humain. Cette question n'a jamais été résolue. Elle a été plutôt abandonnée, puisque sans intérêt, sauf, bien entendu, pour les religieux.

Je vous ai déjà écrit que la connaissance de l'inconscient ne débarasse pas les humains de leur responsabilité. Au contraire! Vous pouvez aussi lire le texte de ma conférence de 1906 sur la psychanalyse et l'établissement des faits en matière judiciaire.

Je vous suggère toutefois d'essayer vous-même l'expérience analytique pour vérifier ensuite ce qu'elle possède de scientifique ou votre manière d'évaluer votre propre responsabilité ou celle d'autrui.

En espérant que ces réponses vous donnent entière satisfaction, je reste néanmoins à votre disposition.

Prof. Dr. S. Freud