Gérard Lison
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Marc Dutroux

    Cher Docteur Freud,

Je vous écris au sujet d'un problème qui dérange un peu ma conscience.

J'ai été, étant enfant, scolarisé dans la même école primaire belge que mon compatriote Marc Dutroux.

Et j'étais un de ses meilleurs amis avant que nous nous perdions mutuellement de vue.

Or il se fait qu'aujourd'hui, après quelques décennies (25 ans) de séparation, mon ami Marc a été accusé et condamné à une lourde peine de prison pour des crimes de: pédophilies, viols, trafics d'esclaves sexuels probables et infanticides sur des fillettes âgées de 9 ans.

Mon amitié pour lui reste pourtant intacte mais j'hésite à lui écrire dans sa prison car je redoute d'affronter l'homme qu'il est devenu et parce que je m'interroge sur ma propre santé psychique.

Pourquoi je n'arrive pas à le haïr et pourquoi n'ai-je pu déceler le criminel qu'il allait devenir?

À chaque fois que je le vois, via les médias, je m'inquiète davantage de sa santé que des accusations portées contre lui.

Je n'ai, je dois le dire, qu'une estime pour le moins toute relative pour les enfants et je n'ai moi-même aucune famille.

J'ai entendu dire dans des films comme «le Silence des Agneaux» que les fous sont manipulateurs et tentent de convertir les autres à leur folie.

Se pourrait-il que je puisse devenir un autre Marc Dutroux?

Dois-je lui écrire ou l'oublier?



Cher monsieur Lison,

Votre demande me semble pleine de désarroi et de recherche à l'aide. Un acte si primaire vous perturbe-t-il à ce point? Écrire une lettre à un vieil ami n'a jamais transformé un homme, je pense. Même si le correspondant est un dangereux criminel.

Votre crainte concernant le fait que votre ami ait pu vous convertir à la folie doit s'estomper, on ne devient pas fou en connaissant un fou. Sinon, je serais affligé de toutes les psychoses et névroses de mes patients, ne pensez-vous pas?

Par contre, vous avez raison sur un point, le fait que votre ami soit manipulateur ne fait aucun doute. Vu les différentes choses pour lesquelles il a été accusé, cela ne m'étonnerait pas qu'il présente une certaine manipulation dans ses faits et gestes. Mais sa manipulation est surtout une image de victime. Il veut certainement qu'on le considère comme un persécuté, comme une réelle victime et non comme un meurtrier, criminel. Mais à vrai dire, je ne connais pas ce personnage, il est de votre époque et non de la mienne, mais je demanderai à ce très cher Sinclair Dumontais de me transmettre des informations à son sujet.

Mais comme vous le dites si bien, il est devenu un autre homme à présent et lorsque vous le voyez ce n'est point de la même façon. De plus, vous n'étiez pas présent lors de ses crimes et surtout des troubles dont il souffrait pour commettre de tels crimes, vous êtes, en quelque sorte, forcé de le percevoir comme lorsque vous étiez beaucoup plus jeune. Nous changeons terriblement en vingt-cinq années. Ne vous laissez pas dominer par ce voile qu'est votre mémoire, mais soyez conscient que si un homme peut commettre de tels crimes, il doit bien se cacher derrière son visage quelque chose de mesquin et de pervers. Oui, pervers, c'est exactement le mot. Une partie de ce Marc Dutroux reste l'ami de votre enfance, mais cette partie est submergée par sa perversion.

Pour votre crainte de ne pas savoir le haïr ou de ne pas avoir su déceler le criminel qui était en lui, je ne peux vous répondre que par ceci: même le plus grand psychologue n'est pas devin et toute névrose est dissimulable auprès de nos proches. Pour ce qui est de le haïr, il est tout à fait normal que vous ne le haïssiez pas. Vos souvenirs communs sont faits et, pour vous, ce n'est pas votre ami d'enfance qui a commis ces crimes, mais un autre homme. De plus, il ne vous a pas fait de mal, ou du moins vous ne vous êtes pas senti visé et c'est pourquoi vous ne pouvez le haïr proprement dit.

Et finalement, vous êtes loin de devenir un dangereux pervers. Vos goûts ne témoignent d'aucune folie et votre sociabilité non plus. Je suis sûr que vous avez une famille à votre façon, des amis ou des proches qui remplacent un frère ou un père. N'ayez aucune crainte directe sur votre santé mentale, mais si vous le désirez, vous pouvez toujours aller consulter un analyste qui vous aidera mieux que moi, puisque vous pourrez tout lui raconter. Nous sommes tous affligés de névroses, mais de là à devenir tous des pervers, nous sommes loin du compte.

En espérant vous avoir réconforté.

S. Freud



Cher Docteur Freud,

Je vous remercie pour votre réponse et du réconfort qu'elle m'apporte. Je ne doute pas qu'en plusieurs décennies mon ami d'enfance ait pu changer. Mais à l'époque où je l'ai connu, il n'avait rien d'un pervers et c'est moi qui, le plus souvent, pour ne pas dire toujours, avait des idées de bêtises les plus saugrenues et même horribles. Lui était le plus «chochotte» et bien élevé. Il est vrai que je ne suis jamais devenu délinquant et que ces événements datent d'avant notre adolescence. L'adolescence, ou plutôt un traumatisme de l'adolescence, ne serait-il pas l'élément déclenchant de sa déviance criminelle, ou était-ce en lui depuis toujours? Je ne comprends pas comment un garçon si bien élevé a pu sombrer ainsi: il n'était pas manipulateur quand je l'ai connu et ne s'intéressait que de loin aux filles et était assez studieux en classe, en tous cas plus que moi. Je bénis le ciel de n'avoir pas été dans le jury pour le condamner car je ne sais si j'aurais pu être objectif. Pensez-vous qu'un criminel comme lui puisse un jour guérir ou est-il irrécupérable?



Cher monsieur Lison,

Pour répondre à votre question concernant la possibilité de guérison de votre ami d'enfance et criminel Marc Dutroux, je ne peux vous dire que ceci:

Il y a deux victimes en lui. Celle qu'il montre aux gens pour les manipuler et leur faire croire qu'il n'est pas réellement un criminel et celle qu'il renferme au fond de lui et qui est la plus fragile et intouchable. On ne pourra le guérir que lorsqu'il voudra être guéri. Sachez, que la cure psychologique se présente de la même façon que l'hypnose, cela ne marche que si la personne est consentante.

Mais de toute façon, il faut que vous sachiez que la psychanalyse n'a pas réellement beaucoup guéri depuis ses débuts. C'est un long apprentissage qui ne finit peut-être jamais, même s'il y a des améliorations, je doute qu'il y ait une guérison complète.

En espérant vous avoir réconforté en quelque sorte.

S. Freud



Je vous remercie de votre attention et de votre réponse, Docteur.

Amicalement, G Lison