f.saillen+bluewin.ch
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Le mal

   

Bonjour Monsieur Freud,

Je vous écris aujourd'hui pour vous demander votre avis. Pensez-vous que le mal fasse partie intégrante de l'homme? Est-ce que ce qui se vit dans les rêves et les fantasmes (en mal) peut métamorphoser l'homme en un monstre ou un meutrier? Où se situe donc la barrière entre le réel et le non réel?

Au plaisir de vous lire,

Florence


Chère Florence,

Avant toute analyse sur l'effet du mal sur l'inconscient, j'aimerais vous expliquer l'étendue de ce mot et cette représentation qu'est le mal.

Nous vivons dans une société binaire où chaque chose possède son opposé. Le mal et le bien, le grand et le petit, l'eau et le feu, la jeunesse et la vieillesse, et toutes les choses pour ainsi dire. Mais un opposé ne doit plus rien posséder de son rival, ainsi, il s'en éloigne le plus largement possible. Une petite boîte qui est plus grande qu'une autre petite boîte se place dans la même catégorie que son opposé. Voler une pomme est mal, mais tuer quelqu'un est encore plus mal. Je ne dis pas que voler une pomme est bien, mais cela se rapproche relativement de son opposé.

Tout cela pour vous expliquer que lorsque l'inconscient reçoit des messages en rapport au mal, il n'y a pas forcément de répercussion en mal. Une personne qui rêve de la mort et du sang peut très bien réagir positivement et aider son prochain par après. Le mal n'engendre pas forcément le mal. Et du bien peut naître le mal.

Cordialement,

S. Freud


Monsieur Freud,

Merci pour votre réponse. Permettez-moi donc une autre question, s'il vous plaît. Pensez-vous que la réalisation des pensées qui nous obsèdent soit un moyen de délivrance desdites pensées?

Au plaisir, cher monsieur,

Florence


Chère Florence,
Je conçois tout à fait qu'une réalisation d'un désir obsédant puisse nous en libérer à un certain niveau. Par contre, je n'appuie pas que ce soit une délivrance totale.

Cordialement,

S. Freud


Docteur Freud,

Continuons, voulez-vous, notre discussion. Qu'envisagez-vous alors comme délivrance totale?

Florence


Chère Florence,

Je vous prie de m'excuser pour mon immense retard. Même si la cause en est ma santé, je trouve assez impoli de ne pas vous en avoir informée. Votre précédente question était concernant la délivrance totale des pensées obsédantes.

Personnellement, je ne pense pas qu'une délivrance totale soit imaginable. Nous vivons de pulsions constantes, c'est ce qui nous permet d'avancer dans la vie. Ce désir de toujours en vouloir plus nous transmet de nouveaux buts et une fois atteints, sont remplacés par d'autres. Ainsi, vous comprendrez très vite ma vision des choses. Un désir obsessionel ne disparaît jamais ou alors il est de toute façon remplacé par un jumeau. Sachez cela: sans but, il n'y a plus de raison d'avancer, tout comme il faut un début pour pouvoir profiter d'une fin.

J'espère que mon raisonnement vous plaira autant que les précédents.

Cordialement.
 
Dr. Pr. Sig. Freud


Monsieur Freud,
 
La clé de tout cela... ne serait-ce pas l'acceptation? Quand on a, en soi, accepté, tel ou tel problème, ou pensée, peut-on se proclamer guéri de ce qui nous gênait?
 
Bien à vous
 
Florence


Chère Florence,

Avez-vous songé à votre question? Si nous pouvions accepter nos pulsions...

Prenons un exemple pour mieux comprendre. Imaginons que vous ayez envie d'un gâteau au chocolat: le fait d'accepter votre envie et donc de passer au-dessus vous ferait changer d'avis? Ne sentiriez-vous pas comme une gêne au fond de vous, un manque, une envie qui désire sortir?

Accepter, je suis d'accord, mais empêcher, ce n'est pas possible, au risque d'engendrer une frustration. Et l'accumulation de frustrations est aussi bon que trop manger de chocolat.

Cordialement.

 S. Freud


Cher monsieur Freud,
     
Si je vous ai posé cette question, c'est que j'estime moi-même avoir fait le travail nécessaire en moi pour que mes pulsions aient leur place, un peu mais pas trop, afin qu'il n'y ait aucune frustration ou culpabilité à leur égard. Et je me suis rendu compte qu'à partir du moment où j'avais accepté de n'être pas parfaite, d'avoir telle ou telle idée, j'étais plus libérée qu'auparavant.
     
Quand vous prenez le problème du chocolat, pour ma part, je considère que ce n'est pas la même chose. Si j'ai envie de chocolat, je le mangerai. Il n'y a pas de raison de se frustrer pour une chose si bénigne. Par contre, il importe de savoir gérer ses pulsions et ne leur donner champ libre seulement si personne n'y voit un inconvénient ou n'est gêné par elles.
     
Pensez-vous que mon raisonnement se tient?
     
Bien à vous.
     
 Florence

Chère Florence,

Bien entendu votre raisonnement se tient, mais est-ce que vos bases sont correctes pour que la suite suive? J'aimerais connaître votre propre définition de «pulsion». Car, il me semble que vous la conjuguez très rapidement. J'appuie parfaitement le fait qu'un travail soit possible sur les pulsions, mais de là à permettre un contrôle, je ne pense pas.

Qu'en est-il de vos perceptions et idées des pulsions? Je me ferai un plaisir de vous en exposer les miennes.

Bien à vous.

S. Freud

Cher monsieur Freud,
 
Eh bien disons,  -- je ne rentrerai pas dans les détails, étant donné qu'il n'y a aucun anonymat et que c'est quand même un sujet très privé -- que pour moi, une pulsion c'est ce qu'on peut avoir ancré en soi et qui rôde en nous en toutes occasions. On n'en est libéré que dans la mesure où on lui laisse le champ libre, mais même dans ce cas-là, la pulsion demeure. C'est cela le cercle vicieux, car la réalisation entraîne la continuation...
 
Ce qui se passe dans mon cas, c'est que j'ai effacé la culpabilité, et accepté que j'étais ainsi. Je préciserai que cela a pris du temps! Je sais aussi que personne à part moi n'en est affecté, et qu'elles sont strictement limitées à ma propre personne.
 
C'est maintenant à vous de m'exposer vos perceptions de tout cela.  J'aimerai aussi vous dire que je prends beaucoup de plaisir à dialoguer avec vous, parce que j'ai toujours beaucoup aimé la psychologie et que j'ai un grand respect pour vous.
 
À bientôt!
 
Florence


Très chère Florence,
Votre définition de pulsion n'est pas tout à fait la même que la mienne, mais je comprends parfaitement ce que vous dites. Je n'affirme en rien posséder l'explication absolue du terme pulsion et je comprends à présent pourquoi vous l'utilisez ainsi.
Cela a dû être un travail assez difficile sur vous-même et je vous en félicite. Le courage s'oublie souvent quand il s'agit de se sauver réellement. Il y a des psychologues qui vous diront que nous aidons les autres pour nous aider, mais alors n'est-il pas plus héroïque de s'aider directement?
Je tenais à vous dire que je prends également énormément de plaisir à vous écrire et je m'excuse de ce retard constant dans mes correspondances.
Bien à vous.
Sigm. Freud

Cher Docteur,

Vous me dites que ma définition du mot «pulsion» n’est pas la même que la vôtre. Pourriez-vous m’en dire plus à ce sujet?

Vous avez raison, c’est un travail énorme que j’ai effectué sur ma personne, mais c’est aussi beaucoup de concessions que j’ai dû faire et d’éléments à accepter et aussi à me pardonner. Il est vrai qu’il faut du courage pour se regarder dans un miroir, sans les oeillères que nous nous efforçons toute une vie de garder. Et il faut chasser la honte, qui inévitablement surgit, à un moment ou à un autre.

Vous savez, j’ai remarqué que je ne faisais plus guère confiance aux psychologues, devinez donc pourquoi? Et bien parce que tout simplement je m’aperçois que ce sont des êtres humains, comme moi, avec leurs défauts et leurs manies, et que dans le fond de mon coeur, il me faudrait un «surhomme» ou une «surfemme» pour m’aider à y voir plus clair. Me comprenez-vous? Le fait même de l’imperfection du soignant est un barrage à une quelconque guérison de mon être. Et puis, je suis aussi persuadée d’une chose: tout dépend de nous pour notre guérison, mais aussi du temps qui passe, car le temps qui s’écoule s’occupe de fermer nos plaies tout en les cicatrisant. Je crois en la Providence, c’est à dire que je crois que tout se passe en temps voulu, les joies, les maladies, tout.

Voilà pour aujourd’hui.... Je me réjouis de vous lire, une fois encore, et de pouvoir échanger avec un homme aussi illustre que vous.

Bien amicalement

Florence