| |
|
Bonjour Monsieur Freud,
Je vous écris aujourd'hui pour vous demander votre avis. Pensez-vous
que le mal fasse partie intégrante de l'homme? Est-ce que ce
qui se vit dans les rêves et les fantasmes (en mal) peut métamorphoser
l'homme en un monstre ou un meutrier? Où se situe donc la barrière
entre le réel et le non réel?
Au plaisir de vous lire,
Florence
Chère Florence,
Avant toute analyse sur l'effet du mal sur l'inconscient, j'aimerais
vous expliquer l'étendue de ce mot et cette représentation
qu'est le mal.
Nous vivons dans une société binaire où chaque
chose possède son opposé. Le mal et le bien, le grand
et le petit, l'eau et le feu, la jeunesse et la vieillesse, et toutes
les choses pour ainsi dire. Mais un opposé ne doit plus rien
posséder de son rival, ainsi, il s'en éloigne le plus
largement possible. Une petite boîte qui est plus grande qu'une
autre petite boîte se place dans la même catégorie
que son opposé. Voler une pomme est mal, mais tuer quelqu'un
est encore plus mal. Je ne dis pas que voler une pomme est bien, mais
cela se rapproche relativement de son opposé.
Tout cela pour vous expliquer que lorsque l'inconscient reçoit
des messages en rapport au mal, il n'y a pas forcément de répercussion
en mal. Une personne qui rêve de la mort et du sang peut très
bien réagir positivement et aider son prochain par après.
Le mal n'engendre pas forcément le mal. Et du bien peut naître
le mal.
Cordialement,
S. Freud
Monsieur Freud,
Merci pour votre réponse. Permettez-moi donc une autre question,
s'il vous plaît. Pensez-vous que la réalisation des pensées
qui nous obsèdent soit un moyen de délivrance desdites
pensées?
Au plaisir, cher monsieur,
Florence
Chère Florence,
Je conçois tout à fait qu'une réalisation d'un
désir obsédant puisse nous en libérer à
un certain niveau. Par contre, je n'appuie pas que ce soit une délivrance
totale.
Cordialement,
S. Freud
Docteur Freud,
Continuons, voulez-vous, notre discussion. Qu'envisagez-vous alors comme
délivrance totale?
Florence
Chère Florence,
Je vous prie de m'excuser pour mon immense retard. Même si la
cause en est ma santé, je trouve assez impoli de ne pas vous en
avoir informée. Votre précédente question
était concernant la délivrance totale des pensées
obsédantes.
Personnellement, je ne pense pas qu'une délivrance totale soit
imaginable. Nous vivons de pulsions constantes, c'est ce qui nous
permet d'avancer dans la vie. Ce désir de toujours en vouloir
plus nous transmet de nouveaux buts et une fois atteints, sont
remplacés par d'autres. Ainsi, vous comprendrez très vite
ma vision des choses. Un désir obsessionel ne disparaît
jamais ou alors il est de toute façon remplacé par un
jumeau. Sachez cela: sans but, il n'y a plus de raison d'avancer, tout
comme il faut un début pour pouvoir profiter d'une fin.
J'espère que mon raisonnement vous plaira autant que les précédents.
Cordialement.
Dr. Pr. Sig. Freud
Monsieur Freud,
La clé de tout cela... ne serait-ce pas l'acceptation? Quand on
a, en soi, accepté, tel ou tel problème, ou
pensée, peut-on se proclamer guéri de ce qui nous
gênait?
Bien à vous
Florence
Chère Florence,
Avez-vous songé à votre question? Si nous pouvions accepter nos pulsions...
Prenons un exemple pour mieux comprendre. Imaginons que vous ayez envie
d'un gâteau au chocolat: le fait d'accepter votre envie et donc
de passer au-dessus vous ferait changer d'avis? Ne sentiriez-vous pas
comme une gêne au fond de vous, un manque, une envie qui
désire sortir?
Accepter, je suis d'accord, mais empêcher, ce n'est pas possible,
au risque d'engendrer une frustration. Et l'accumulation de
frustrations est aussi bon que trop manger de chocolat.
Cordialement.
S. Freud
Cher monsieur Freud,
Si je vous ai posé cette question, c'est que j'estime
moi-même avoir fait le travail nécessaire en moi pour que
mes pulsions aient leur place, un peu mais pas trop, afin qu'il n'y ait
aucune frustration ou culpabilité à leur égard. Et
je me suis rendu compte qu'à partir du moment où j'avais
accepté de n'être pas parfaite, d'avoir telle ou telle
idée, j'étais plus libérée qu'auparavant.
Quand vous prenez le problème du chocolat, pour ma part, je
considère que ce n'est pas la même chose. Si j'ai envie de
chocolat, je le mangerai. Il n'y a pas de raison de se frustrer pour
une chose si bénigne. Par contre, il importe de savoir
gérer ses pulsions et ne leur donner champ libre seulement si
personne n'y voit un inconvénient ou n'est gêné par
elles.
Pensez-vous que mon raisonnement se tient?
Bien à vous.
Florence
Chère Florence,
Bien entendu votre raisonnement se tient, mais est-ce que vos bases
sont correctes pour que la suite suive? J'aimerais connaître
votre propre définition de «pulsion». Car, il me
semble que vous la conjuguez très rapidement. J'appuie
parfaitement le fait qu'un travail soit possible sur les pulsions, mais
de là à permettre un contrôle, je ne pense pas.
Qu'en est-il de vos perceptions et idées des pulsions? Je me ferai un plaisir de vous en exposer les miennes.
Bien à vous.
S. Freud
Cher monsieur Freud,
Eh bien disons, -- je ne rentrerai pas dans les détails,
étant donné qu'il n'y a aucun anonymat et que c'est quand
même un sujet très privé -- que pour moi, une
pulsion c'est ce qu'on peut avoir ancré en soi et qui rôde
en nous en toutes occasions. On n'en est libéré que dans
la mesure où on lui laisse le champ libre, mais même dans
ce cas-là, la pulsion demeure. C'est cela le cercle vicieux, car
la réalisation entraîne la continuation...
Ce qui se passe dans mon cas, c'est que j'ai effacé la
culpabilité, et accepté que j'étais ainsi. Je
préciserai que cela a pris du temps! Je sais aussi que personne
à part moi n'en est affecté, et qu'elles sont strictement
limitées à ma propre personne.
C'est maintenant à vous de m'exposer vos perceptions de tout
cela. J'aimerai aussi vous dire que je prends beaucoup de plaisir
à dialoguer avec vous, parce que j'ai toujours beaucoup
aimé la psychologie et que j'ai un grand respect pour vous.
À bientôt!
Florence
Très chère Florence,
Votre définition de
pulsion n'est pas tout à fait la même que la mienne, mais
je comprends parfaitement ce que vous dites. Je n'affirme en rien
posséder l'explication absolue du terme pulsion et je comprends
à présent pourquoi vous l'utilisez ainsi.
Cela a dû être un
travail assez difficile sur vous-même et je vous en
félicite. Le courage s'oublie souvent quand il s'agit de se
sauver réellement. Il y a des psychologues qui vous diront que
nous aidons les autres pour nous aider, mais alors n'est-il pas plus
héroïque de s'aider directement?
Je tenais à vous dire
que je prends également énormément de plaisir
à vous écrire et je m'excuse de ce retard constant dans
mes correspondances.
Bien à vous.
Sigm. Freud
Cher Docteur,
Vous me dites que ma définition du mot «pulsion» n’est pas
la même que la vôtre. Pourriez-vous m’en dire plus à ce sujet?
Vous avez
raison, c’est un travail énorme que j’ai effectué sur ma personne, mais c’est
aussi beaucoup de concessions que j’ai dû faire et d’éléments à accepter et
aussi à me pardonner. Il est vrai qu’il faut du courage pour se regarder dans un
miroir, sans les oeillères que nous nous efforçons toute une vie de garder. Et
il faut chasser la honte, qui inévitablement surgit, à un moment ou à un
autre.
Vous savez, j’ai remarqué que je ne faisais plus guère confiance
aux psychologues, devinez donc pourquoi? Et bien parce que tout simplement je
m’aperçois que ce sont des êtres humains, comme moi, avec leurs défauts et leurs
manies, et que dans le fond de mon coeur, il me faudrait un «surhomme» ou une
«surfemme» pour m’aider à y voir plus clair. Me comprenez-vous? Le fait même de
l’imperfection du soignant est un barrage à une quelconque guérison de mon être.
Et puis, je suis aussi persuadée d’une chose: tout dépend de nous pour notre
guérison, mais aussi du temps qui passe, car le temps qui s’écoule s’occupe de
fermer nos plaies tout en les cicatrisant. Je crois en la Providence, c’est à
dire que je crois que tout se passe en temps voulu, les joies, les maladies,
tout.
Voilà pour aujourd’hui.... Je me réjouis de vous lire, une fois
encore, et de pouvoir échanger avec un homme aussi illustre que vous.
Bien amicalement
Florence
|