Miss Psycause
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Le désir d'enfant

    Cher Dr Freud,

Je ne peux m'empêcher de vous écrire cette lettre en commençant par vous dire que vous êtes une des personnes qui a le plus influencé ma vie, puisque vous lisant à l'adolescence - et vous lisant encore par ailleurs - je m'apprête à choisir la psychiatrie comme spécialité après six longues premières années de médecine.

Mes questions sont les suivantes:

Qu'en est-il du désir d'enfant? J'ai eu beau en discuter avec de nombreuses personnes, et notamment des psychologues, aucune n'a pu m'apporter de réponse satisfaisante.

Que pensez-vous de l'homoparentalité? Prenons un exemple; un enfant élevé par deux femmes peut-il trouver facilement une image paternelle de substitution?

En vous remerciant par avance, cher confrère,

Miss Psycause.



Très chère Miss Psycause,

Quel plaisir de recevoir ce genre de courrier. Je vous remercie grandement des compliments que vous m'apportez et me réjouis de savoir que votre avenir s'est déterminé d'après mes oeuvres.

Je vais tenter de répondre le plus simplement à vos questions.

Mais tout d'abord, j'aimerais que vous précisiez ce que vous désirez savoir sur le désir de l'enfant. Effectivement, je ne pourrai être précis et compréhensible en une seule lettre.

En ce qui concerne l'homoparentalité, il faut savoir que lorsque le complexe d'Oedipe ne peut avoir lieu directement sur un parent, l'enfant recherche directement un appui extérieur ou simplement autre que le parent.

Dans un couple homosexuel, il y a toujours un penchant plus fort pour l'un des deux à faire ressortir les atouts de son sexe de base. Dans votre exemple, l'une des deux femmes sera beaucoup plus maternelle que l'autre qui gardera une certaine virilité par rapport à la première.

Mais si l'enfant n'y trouve pas l'image paternelle qui lui faut, elle le cherchera en la personne d'un frère, d'un ami, d'un oncle. Bien entendu, les conséquences seront là. Il y aura obligatoirement des répercussions quant à l'avenir de l'enfant. La jeune fille se verra préférer des hommes nettement plus âgés qu'elle, tentant ainsi de combler son oedipe non-achevé. Ceci est assez fréquent, non forcément lorsqu'il y a homoparentalité, mais aussi bien lorsque les parents sont divorcés ou que l'un d'eux est simplement absent.

Bien à vous.

S. Freud



Cher Sigmund,

Merci tout d'abord pour la rapidité de votre réponse. Vos propos sur l'homoparentalité me laissent un peu perplexe, je l'avoue. En effet, avez-vous pu «observer» - à votre époque qui plus est, où les couples homoparentaux devaient être relativement rares - assez d'enfants issus de familles homoparentales pour pouvoir affirmer avec certitude que «La jeune fille se verra préférer des hommes nettement plus âgés qu'elle»?

En ce qui concerne le désir d'enfant, ma question est très simple à formuler de cette façon; d'où provient-il? Avec pour corollaire une réponse qui peut être extrêmement complexe si on la décline selon les différentes directions dans laquelle elle peut s'engager.

Pour limiter le champ de la discussion, je vais vous donner les quelques pistes sur lesquelles j'ai orienté mon début de réflexion:

- désirer un enfant pour avoir à disposition un objet sur lequel transférer une part de narcissisme;

- désirer un enfant non pas de façon «innée», mais par le conditionnement social, l'éducation judéo-chrétienne, le mimétisme et équivalents;

- désirer un enfant pour diminuer l'angoisse de mort, de disparition (le fameux «laisser une trace»...)

J'espère que ces éléments vous aideront à mieux cerner mon questionnement.

Cordialement,

Miss Psycause.



Chère Miss Psycause,

A présent, je perçois beaucoup mieux votre question. J'espère que vous m'excuserez de ne pas y avoir répondu clairement plus tôt, mais je me demandais jusqu'où vous vouliez mon avis et ce que vous possédiez déjà comme information.

Je constate que votre réflexion est très bien avancée et c'est pourquoi, je poursuivrai en détail vos propositions.

Par rapport au narcissisme, il faut savoir qu'il n'est pas totalement présent. Ce n'est pas réellement le désir d'enfant qui crée ce narcissisme, mais bien le fait de pouvoir créer et tout d'abord, de s'en sentir capable. Ensuite, il se poursuit lorsque l'enfant grandit, car nous apprécions énormément pouvoir paraître divins aux yeux de notre progéniture.

Pour ce qui est de l'approche sociale du désir. Il est vrai que par coutume, tradition ou autre, nous nous sentons presque obligés de désirer un enfant. Une société sans enfant est considérée comme une société en déclin. De plus, l'enfant représente la fierté d'une famille. C'est un emblème. Mais avec l'évolution sociale, ce n'est plus aussi impératif qu'avant. Nous ne faisons plus d'enfants pour l'armée, mais bien par désir. Ce désir se remarque également dans le soin qu'on apporte à l'enfant. Il y a de plus en plus de services mis à la disposition de l'enfant. Cela a commencé avec les écoles et à mon époque, il y a des institutions spécialisées qui aident l'enfant dans tous les domaines possibles.

Pour ce qui est du dernier point dont vous parliez, il est vrai que notre désir va jusqu'au point de vouloir laisser une trace de notre existence. C'est une forme de désir d'immortalité qui nous pousse à faire des enfants. L'homme a, depuis qu'il s'est rendu compte qu'il était mortel, voulu prolonger sa vie. L'hygiène est ainsi née, ainsi que la médecine. Cette rechercher de prolongement de la vie ne cessera jamais, l'homme essayera constamment de se prendre pour un dieu. Ce transfert fait sur l'enfant en est une preuve. Dans le simple comportement du parent à l'enfant où le premier force presque son petit à reprendre le chemin familial. Les entreprises transmises de père en fils en sont un bon exemple. Nous le constatons aussi lorsqu'une personne n'a pas réalisé l'un de ses rêves, comme par exemple jouer du piano et qu'elle inscrit, dès qu'il lui est possible, son enfant à des cours de musique. Tout ceci renferme ce même désir d'immortalité, de continuité dans le désir de l'enfant.

Comme j'ai pu le constater tout au long de ma carrière, lorsqu'une question m'effleurait l'esprit, je me suis tout d'abord mis en condition pour répondre moi-même, par la simple question suivante: Comment réagirais-je si ça m'arrivait ?

Pour en revenir à votre précédente question concernant l'homoparentalité. Je puis vous assurer que je l'ai observé, mais pas de la façon dont vous pouvez l'imaginer. J'ai constaté que les nouveaux chercheurs tentaient de plus en plus d'observer sur le vif, d'observer directement les comportements psychologiques ou autres. Ma technique n'était pas du tout pareille, du moins la plupart du temps, c'est par le récit de mes patients que j'ai appris les méandres de la vie. C'est par les révélations de patientes et de patients que j'ai constaté l'évolution de l'homoparentalité. Cela fonctionne comme une enquête policière, vous constatez les faits et vous essayez de découvrir l'origine des choses en revenant de plus en plus en arrière. Mais vous devez sûrement savoir tout ça.

Je vous laisse à présent et j'espère grandement que mes explications vous ont quelque peu aidée.

Bien à vous.

S. Freud