L'agressivité
       

       
         
         

Isabeau

      Bonjour monsieur Feud!

Je m'appelle Isabeau et j'aimerais vous demander ce que vous pensez de l'agressivité qui émane chaque jour et ceci de plus en plus sournoisement et unanimement! Elle me fait peur et je n'arrive pas à comprendre les gens qui sont agressifs et qui n'arrivent plus à s'expliquer lorsque quelque chose ne va pas! Qu'en pensez-vous?

Isabeau

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"Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l'appel de la vie à elle-même. Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour, mais non point vos pensées, car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez accueillir leur corps mais pas leur âme."

(Khalil Gibran, "Le prophète")
         
         

Sigmund Freud

      Chère Mademoiselle,

Il est très difficile de répondre à votre question, car elle est extrêmement sérieuse sous une apparence naïve. J'ai dû méditer longtemps avant de me résoudre à vous répondre. J'ai dû lutter de toutes mes forces pour trouver un lien entre l'agressivité qui se manifeste au cours des guerres, des bombardements et des atrocités que l'homme peut commettre à l'égard de son semblable, d'une part, et l'agressivité qui se manifeste dans la vie quotidienne au moyen du manque de courtoisie et de diverses incivilités. Je me permets de vous dire que j'ai personnellement souffert des deux. J'ai perdu certains de mes familiers à cause de la guerre et j'ai souffert de la défection d'élèves trop impolis, qui, pourtant, me devaient tout.

Ayant cherché longtemps à vous répondre, m'étant donné toutes les peines pour trouver ce lien, la réponse gisait déjà là, toute prête depuis longtemps. Lisez mon "Au-delà du principe du plaisir", de 1920. Le lien entre les deux sortes d'agressivité réside dans la pulsion de mort!

Le monde psychanalytique, pour ne rien dire des autres, résiste beaucoup à admettre l'existence et l'oeuvre permanente de cette pulsion. Pourtant, toute notre clinique est là, qui la montre et démontre: le masochisme, la névrose obsessionnelle, toute sorte d'agressivité, la passion avec laquelle nous détruisons ce qu'il y a de plus cher dans notre existence, l'insouciance avec laquelle nous infligeons de la douleur, que ce soit le jeune enfant qui arrache les ailes du papillon ou la femme qui éconduit son amoureux, tout est preuve du travail de la pulsion de mort. Souvenez-vous du dramaturge britannique qui disait: "Nous détruisons tous ce que nous aimons le plus." Ou Rilke: "L'ange est le dernier palier avant le terrible." Ou, encore, ces surréalistes, que je déteste tant, mais qui conservent quelque vérité: "La femme la plus belle, la plus angélicale, devient vite une harpie dès qu'on s'en approche." Pourquoi n'en irait-il pas de même du pâtissier aux plus appétissantes friandises ou du jardinier aux plus belles fleurs.

Seule la psychanalyse apprend à chacun à travailler contre la pulsion de mort à l'oeuvre en lui-même.

En espérant que cette réponse vous donne satisfaction et en vous exprimant mes excuses pour le délai de cette réponse, dû sans doute à mon grand âge et à l'approche de la délivrance.

Je vous prie d'agréer, Mademoiselle, l'expression de mes sentiments dévoués.

Prof. Dr. S. Freud
         
         

Isabeau

      Je vous remercie monsieur le professeur pour votre réponse qui me satisfait pleinement. J'aimerais tout de même si cela vous était possible avoir votre avis sur les personnes qui harcèlent leurs subalternes dans leur travail.

Merci d'avance

Isabeau

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"La connaissance parle, mais la sagesse écoute."

(Jimi Hendrix)
         
         

Sinclair Dumontais

      Mademoiselle Isabeau,

Je reçois aujourd'hui cette réponse de monsieur Freud à votre nouvelle question. Je devine que sachant très bien qu'il s'adresse à une personne d'une époque ultérieure à la sienne, et ne connaissant pas les susceptibilités de cette époque, il est quelque peu hésitant à vous la transmettre. Je lui ai promis de vous la révéler avec cette note expliquant son malaise. Merci de tenir compte de ce que nous pourrions appeler... le décalage-temps.

Respectueusement,

Sinclair Dumontais.




Monsieur l'Éditeur,

Votre patiente au joli prénom abuse de la facilité que vous lui offrez. Le harassement sexuel est une donnée de l'existence comme une autre, qui ne devient un problème que quand on croit avoir le droit de ne pas le subir. Croyez-vous que Cléopâtre s'est plainte d'être harassée par César ou Marc Antoine de l'être, à son tour, par Cléopatre? Tout ce que je peux vous dire est ce que j'ai dit à Jung autrefois, quand il était encore des miens: «Vous vivez à tu et à toi avec le Diable et vous vouliez ne pas vous brûler?» Si la réponse vous convient, veuillez bien la transmettre à cette demoiselle, je vous prie.

Bien cordialement,

S. Freud
         
         

Isabeau

      Monsieur,

Je vous remercie à mon tour d'avoir pris la peine de m'expliquer ceci. Malgré le décalage de sa réponse (je lui parlais en effet de harcèlement moral mais pas de harcèlement sexuel), je mesure l'importance et l'aide à la compréhension de certaines situations au travers de ces écrits et je lui en suis reconnaissante!

Encore une fois merci et je vous remercie de prendre la peine de lui faire suivre ma réponse.

Respectueusement,

Isabeau