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M. Freud,
Je me demandais combien de vos propres théories vous avez contredites
vous-même à la fin de votre vie!
Faya
Chère Faya,
Combien de théories ai-je contredites? Je ne pense pas saisir
votre question. Vous désirez peut-être connaître
le nombre de théories auquel je fus sûr du premier coup.
Effectivement, je ne pense pas qu'un seul scientifique puisse se vanter
d'avoir proposé une théorie sans jamais la contredire
au moins une fois.
Puisqu'une théorie doit être le résultat final de
recherches et de longues pensées, il est peu probable qu'elle
en ressorte sans aucune contradiction. Je ne sais si vous le savez,
mais toute théorie découverte doit être soumise
au mécanisme de contradiction pour pouvoir être prouvée.
Si une théorie passe trop facilement la contradiction, il est
très probable qu'il y ait une faille dans la découverte.
Pensez-vous que Newton ait réellement découvert la théorie
de la gravité en recevant simplement une pomme sur la tête?
Darwin aurait-il proposé une théorie sur l'évolution
juste avant de prendre son déjeuner?
Alors je répète votre question et j'y réponds en
deux points: combien de mes propres théories ai-je contredites
moi-même à la fin de ma vie?
Je les ai toutes contredites et ce n'est sûrement pas fini. Par
contre, je ne puis me prononcer sur la fin de ma vie puisque je suis
bel et bien vivant! Et je vous prie, chère Faya, de ne pas l'oublier.
Bien à vous,
S. Freud
Cher M. Freud!
Si vous avez pu, dans un chemin ardu comme vous dites,contredire vous-même
tout ce que vous avez fait au moins une fois, vous pouvez donc reconnaître
que chaque raisonnement a des failles, surtout si on parle de psychologie
humaine. Alors, pourquoi avez-vous rejeté tous vos collègues
ayant des opinions divergentes des vôtres, comme Alfred Adler
ou même M. Jung qui vous était très cher!
Merci de prendre de votre temps précieux!
Faya
Chère Faya,
C'est un autre problème que vous posez là. Ce n'est point
par mécontentement de l'application de leurs théories
que j'ai rompu l'amitié que je portais à mes confrères,
mais bien parce qu'ils se détachaient largement de mes propres
théories psychanalytiques.
On me reproche souvent ce rejet de toutes les personnes ayant voulu
apporter un plus à mes théories. Mais le réel problème
n'était pas le fait que je contredisais les théories,
mais bien qu'elles s'éloignaient des bases préalablement
établies.
Je ne mettais pas en doute leurs raisonnements, mais ils allaient contre
ma pensée et mes théories de base. C'est peut-être
par narcisme (et non narcissisme) que j'ai agi, mais c'est ainsi. Si
je vivais l'éternel recommencement de Nietzsche, je ne serais
pas déçu de mes actes.
En espérant avoir été compris.
Cordialement,
S. Freud
Cher M. Freud!
J'ai cherché, mais je n'arrive plus à mettre la main dessus!
Un de vos écrits sur votre façon de voir la vie, celle
d'un explorateur, curieux et inventif, mais aucunement une personne
qui semblait vouloir posséder une seule vérité!
Tout un chacun avons besoin de cette découverte qui donne un
sens, mais le voyage n'est-il pas plus important! Alors, je vous le
demande: ou avez-vous laissé ce côté en vieillissant!
Avez-vous été victime des traductions ou avez-vous construit
un dogme!
Faya
Chère Faya,
Avant toute chose, permettez-moi de m'excuser pour ce si long retard. Ma
souffrance et mes opérations me retinrent d'écrire.
Revenons-en à cette précédente discussion, voulez-vous? Nous parlions de
ma façon de voir la vie et ces coupures entre mes collègues et moi-même.
Vos sources écrites disaient vrai, je me considère beaucoup plus comme un
conquistador plutôt que comme un être possédant une quelconque vérité. Je
n'ai jamais dit que la psychanalyse était une vérité. C'est avant tout de
mes propres pensées et de mon imagination qu'est née la psychanalyse.
Puis, finalement, un long travail m'a fait avancer sur un chemin fragile
ou toute erreur aurait pu me faire basculer. Je voulais découvrir une
nouvelle face de l'homme et également comprendre ce qu'il cachait sous ses
pensées. Même si mes découvertes ont ouvert l'esprit des gens, je ne pense
pas que ce soit une vérité absolue, simplement une forme de philosophie.
Nous pourrions même voir cela analogiquement. Imaginez un philosophe qui
travaille avec un de ses confrères et demande, lorsque ce confrère impose
trop ses idées, s'il se détache du but premier du philosophe; c'est ainsi
que naît le conflit. Mais sachez que ma rupture avec Alfred Adler et Karl
Gustav Jung n'était pas seulement dûe à ma persévérance, je ne suis pas
non plus un tiran. Mon confrère Alfred se spécialisait surtout dans le
rapport à l'enfant et le comportement de ce dernier. Lorsque je
m'aventurais sur d'autres terres du psychisme, lui désirait rester sur ses
bases infantiles, si je puis me permettre ce jeu de mot.
Tandis que pour mon autre confrère, Karl, c'est lui qui a décidé de rompre
le lien qui nous unissait. À une époque, je l'ai considéré comme un fils,
comme un héritier de la psychanalyse, mais le destin nous a montré que ce
n'était pas possible. À une certaine époque, il n'était plus jamais
d'accord avec mes idées et désirait se détacher pour avoir une certaine
indépendance, je l'ai compris assez tôt, mais il était trop tard.
Et finalement, chère Faya, la psychanalyse n'est surtout pas un dogme,
bien au contraire. Si je possédais une telle possessivité, j'inscrirais
dans mon testament: «Que l'on s'abstienne de toucher à mes théories ou je
vous maudirai de mes cendres». D'ailleurs, je ne pense pas être possessif,
mais perfectionniste.
J'espère avoir éclairé votre lanterne. Je me permets de vous faire une
confidence, je trouve que toutes ces lettres que l'on m'envoie parlent de
sujets tristes ou pas assez vivants. J'ai l'impression que l'on oublie
que, malgré mon âge, j'apprécie toujours autant l'humour et la vie.
Avec le plaisir d'avoir de vos nouvelles.
Prof. Dr. Sigm. Freud |