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Sigmund Freud

     
   

Je me demandais...

   

M. Freud,

Je me demandais combien de vos propres théories vous avez contredites vous-même à la fin de votre vie!

Faya


Chère Faya,

Combien de théories ai-je contredites? Je ne pense pas saisir votre question. Vous désirez peut-être connaître le nombre de théories auquel je fus sûr du premier coup.

Effectivement, je ne pense pas qu'un seul scientifique puisse se vanter d'avoir proposé une théorie sans jamais la contredire au moins une fois.

Puisqu'une théorie doit être le résultat final de recherches et de longues pensées, il est peu probable qu'elle en ressorte sans aucune contradiction. Je ne sais si vous le savez, mais toute théorie découverte doit être soumise au mécanisme de contradiction pour pouvoir être prouvée. Si une théorie passe trop facilement la contradiction, il est très probable qu'il y ait une faille dans la découverte. Pensez-vous que Newton ait réellement découvert la théorie de la gravité en recevant simplement une pomme sur la tête? Darwin aurait-il proposé une théorie sur l'évolution juste avant de prendre son déjeuner?

Alors je répète votre question et j'y réponds en deux points: combien de mes propres théories ai-je contredites moi-même à la fin de ma vie?

Je les ai toutes contredites et ce n'est sûrement pas fini. Par contre, je ne puis me prononcer sur la fin de ma vie puisque je suis bel et bien vivant! Et je vous prie, chère Faya, de ne pas l'oublier.

Bien à vous,

S. Freud


Cher M. Freud!

Si vous avez pu, dans un chemin ardu comme vous dites,contredire vous-même tout ce que vous avez fait au moins une fois, vous pouvez donc reconnaître que chaque raisonnement a des failles, surtout si on parle de psychologie humaine. Alors, pourquoi avez-vous rejeté tous vos collègues ayant des opinions divergentes des vôtres, comme Alfred Adler ou même M. Jung qui vous était très cher!

Merci de prendre de votre temps précieux!

Faya


Chère Faya,

C'est un autre problème que vous posez là. Ce n'est point par mécontentement de l'application de leurs théories que j'ai rompu l'amitié que je portais à mes confrères, mais bien parce qu'ils se détachaient largement de mes propres théories psychanalytiques.

On me reproche souvent ce rejet de toutes les personnes ayant voulu apporter un plus à mes théories. Mais le réel problème n'était pas le fait que je contredisais les théories, mais bien qu'elles s'éloignaient des bases préalablement établies.

Je ne mettais pas en doute leurs raisonnements, mais ils allaient contre ma pensée et mes théories de base. C'est peut-être par narcisme (et non narcissisme) que j'ai agi, mais c'est ainsi. Si je vivais l'éternel recommencement de Nietzsche, je ne serais pas déçu de mes actes.

En espérant avoir été compris.

Cordialement,

S. Freud



Cher M. Freud!

J'ai cherché, mais je n'arrive plus à mettre la main dessus! Un de vos écrits sur votre façon de voir la vie, celle d'un explorateur, curieux et inventif, mais aucunement une personne qui semblait vouloir posséder une seule vérité! Tout un chacun avons besoin de cette découverte qui donne un sens, mais le voyage n'est-il pas plus important! Alors, je vous le demande: ou avez-vous laissé ce côté en vieillissant! Avez-vous été victime des traductions ou avez-vous construit un dogme!

Faya


Chère Faya,

Avant toute chose, permettez-moi de m'excuser pour ce si long retard. Ma souffrance et mes opérations me retinrent d'écrire.

Revenons-en à cette précédente discussion, voulez-vous? Nous parlions de ma façon de voir la vie et ces coupures entre mes collègues et moi-même. Vos sources écrites disaient vrai, je me considère beaucoup plus comme un conquistador plutôt que comme un être possédant une quelconque vérité. Je n'ai jamais dit que la psychanalyse était une vérité. C'est avant tout de mes propres pensées et de mon imagination qu'est née la psychanalyse. Puis, finalement, un long travail m'a fait avancer sur un chemin fragile ou toute erreur aurait pu me faire basculer. Je voulais découvrir une nouvelle face de l'homme et également comprendre ce qu'il cachait sous ses pensées. Même si mes découvertes ont ouvert l'esprit des gens, je ne pense pas que ce soit une vérité absolue, simplement une forme de philosophie. Nous pourrions même voir cela analogiquement. Imaginez un philosophe qui travaille avec un de ses confrères et demande, lorsque ce confrère impose trop ses idées, s'il se détache du but premier du philosophe; c'est ainsi que naît le conflit. Mais sachez que ma rupture avec Alfred Adler et Karl Gustav Jung n'était pas seulement dûe à ma persévérance, je ne suis pas non plus un tiran. Mon confrère Alfred se spécialisait surtout dans le rapport à l'enfant et le comportement de ce dernier. Lorsque je m'aventurais sur d'autres terres du psychisme, lui désirait rester sur ses bases infantiles, si je puis me permettre ce jeu de mot.

Tandis que pour mon autre confrère, Karl, c'est lui qui a décidé de rompre le lien qui nous unissait. À une époque, je l'ai considéré comme un fils, comme un héritier de la psychanalyse, mais le destin nous a montré que ce n'était pas possible. À une certaine époque, il n'était plus jamais d'accord avec mes idées et désirait se détacher pour avoir une certaine indépendance, je l'ai compris assez tôt, mais il était trop tard.

Et finalement, chère Faya, la psychanalyse n'est surtout pas un dogme, bien au contraire. Si je possédais une telle possessivité, j'inscrirais dans mon testament: «Que l'on s'abstienne de toucher à mes théories ou je vous maudirai de mes cendres». D'ailleurs, je ne pense pas être possessif, mais perfectionniste.

J'espère avoir éclairé votre lanterne. Je me permets de vous faire une confidence, je trouve que toutes ces lettres que l'on m'envoie parlent de sujets tristes ou pas assez vivants. J'ai l'impression que l'on oublie que, malgré mon âge, j'apprécie toujours autant l'humour et la vie.

Avec le plaisir d'avoir de vos nouvelles.

Prof. Dr. Sigm. Freud