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Sigmund Freud

     
   

Foucault et l'archéologie de la psychanalyse

    Monsieur Freud

Le philosophe et historien Michel Foucault a fait une critique sagace contre vous et la psychanalyse, en disant que vos théories ne font que justifier une idée de l'homme, qui certainement n'a pas une nature essentielle.

Les sciences humaines (entre autres la psychanalyse) sont le Dieu de notre époque, elles disent ce qu'on est, ce qu'on doit être. La psychanalyse, en suivant Foucault, n'est qu'un produit du capitalisme pour faire des hommes quelque chose de prévisible, de contrôlable, et le fait de faire du sexe une théorie le confirme clairement.

Diriger le désir, le plaisir, vers le normal et le pathologique, c'est-à-dire, vers ce qui nous permet de produire plus de main d'oeuvre (le sexe comme simple mécanisme de reproduction, la démographie) et non le sexe pour plaisir. Qu'est-ce que vous en pensez? Peut-être vous ne seriez pas d'accord, mais Foucault dirait que c'est parce que vous parlez depuis un épistémê? d'où vous ne pouvez dire rien de différent. Ceci n'explique pas l'homosexualité chez les Grecs? La psychanalyse n'est donc qu'une habitude culturelle et non une science, selon Foucault, êtes-vous d'accord?

Cordialement

Un ami étranger (je m'excuse pour mon mauvais usage de la langue)
 

Cher Ami Étranger,

Pardonnez-moi pour ce retard, mais ma santé m'a quelque peu retenu. Revenons-en à votre question concernant la critique de mes théories par Michel Foucault.

Lorsque vous invoquez le fait que les sciences humaines sont le Dieu de notre époque, vous me faites étrangement penser à l'observation que Karl Jung avait un jour fait concernant mes théories de la sexualité. Pour lui, je me détachais de la croyance en un Dieu pour en créer un autre. Bien entendu, cela me fit bien rire et je compris où il voulait en venir.

Chaque société se base sur des symboles pour évoluer. Nous transmettons nos connaissances et nous les amplifions par le billet de symboles. Que ce soit à grande échelle ou à plus petite échelle, nous ne pouvons nier que les symboles nous entourent constamment. La plupart des sciences, dites exactes, se servent par exemple de signes pour pouvoir expliquer les détails de notre existence, comme la chimie donne des noms aux éléments et à leurs rapports pour mieux les visualiser. Ensuite, il y a les symboles à plus grande échelle, comme par exemple le langage. Le langage est un immense mécanisme de symboles en lui-même.

Plus d'une philosophie s'est basée sur une symbolique pour en créer une théorie et pousser le questionnement le plus loin possible. La plupart du temps, ces symboles sont des tabous de société, comme par exemple, la naissance du monde, l'amour, le sexe, la divinité et finalement la mort. Mais, il ne faut pas croire qu'il n'y a que la philosophie qui traite de ces questions. Bien entendu, chaque science est partie de telles énigmes. La biologie a démarré de cette envie de savoir de quoi nous étions faits et ainsi connaître autant nos origines que nos espérances de vie, donc de la mort. Les mathématiques, en traitant de l'infini, se questionnaient sur l'immortalité de l'univers, voire de l'homme. En théorisant sur le sexe, comme nous dit ce Michel Foucault, je n'ai pas simplement pensé, j'ai également analysé. Des bases se sont élaborées de l'observation de la réalité, en faisant ainsi une science proprement dite.

Pour ce qui est de l'insulte concernant le fait que la psychanalyse est un produit du capitalisme pour pouvoir contrôler les hommes, je ne puis vous dire que ceci: ce n'est point par désir de pouvoir que je me suis intéressé à l'esprit de l'homme, mais bien pour tenter de le comprendre et d'ainsi nous améliorer ou simplement nous accepter. Je pense que c'est le capitalisme qui a profité de mes théories sur l'analyse de l'homme et comme vous me l'apprenez, cela a dû se transformer en habitude, voire en mode de vie. De toute façon, de tout temps l'homme a toujours voulu analyser son prochain et tenter de le comprendre.

Pour ce qui est de l'homosexualité chez les Grecs, je ne comprends pas où vous voulez en venir. S'ils étaient réellement homosexuels, il ne devrait plus y en avoir beaucoup.

Et finalement, celui qui n'accepte pas le fait que le sexe est plus qu'un simple prolongement de notre existence ne doit pas en jouir souvent, si je puis me permettre.

Je vous remercie grandement de m'apporter ces nouvelles à mon égard et je ne critique en rien la pensée de ce Foucault, mais il me semble qu'il en ignore beaucoup au sujet de la psychanalyse.

Cordialement.

Dr. Sigm. Freud


M. Freud,

Je suis très satisfait d'avoir reçu votre lettre, mais elle m'a également donné des préoccupations à cause de votre santé. J'entendrais si vous prenez la décision de ne pas répondre à celle-ci, votre situation vous justifie. D'un autre côté, je comprends vos concerns (et désaccords) à propos de la critique de la psychanalyse conçue par Michel Foucault puisqu'elle avait un but lapidaire, une sorte d'épitaphe. Mais cette critique n'est restée que dans l'intention grâce au porté, de cette nouvelle science, dans les habitudes d'Occident. Je comprends aussi la tonalité de votre réponse, parce que j'ai commis l'erreur d'être trop bref dans mon analyse antérieure. Je m'excuse d'avance pour toutes les imperfections de mes lectures (et écritures). Et, pour finir cette présentation, il ne me reste plus que de dire que je conçois ce dialogue comme une défense rationnelle des passions (même de mon côté), en paraphrasant Nietzsche, puisque la vraie science n'existe pas, il n'existe que des volontés (de pouvoir ou de savoir).

Je ne veux pas discourir sur la condition scientifique ou non de la psychanalyse, c'est vrai qu'elle a des effets de vérité sur l'homme, mais en avaient aussi les pratiques médicales du Moyen Âge qui étaient si proches du chamanisme et de la sorcellerie. On a vécu, d'une autre part, pendant des siècles à l'égard des théories astronomiques de Ptolemaeus, considérées «fausses» aujourd'hui. Au début du XXe, des articles scientifiques proliféraient en justifiant le racisme, puisqu'il y avait «des races supérieures et inférieures». Et, pour finir avec ces peu exemples, quelques siècles auparavant il existait encore une science qui versait sur les monstres. Alors, quelle est l'importance du statut scientifique? Signifie celui-ci l'intemporalité? Les réponses à ces questions sont certes négatives. Pour défendre le choix de chacun il ne reste que de se pencher vers l'irrationnelle, vers l'esthétique, un «telos» -dans les sens aristotélique. Une théorie qu'observe est une théorie qu'interprète et que conditionne. Le résultat exprimera donc plus de ce qui a observé que de ce qui a été observé -ceci est l'apporte phénoménologique kantien-, la psychanalyse exprime peut-être vos expériences et votre vie plus que celles des hommes, en général.

Ce qu'on renie de la psychanalyse c'est d'avoir fourni une théorie du blanc et noir, de ce qui est normal et ce qui est  pathologique. On assiste ici à une communion de la médicine avec l'église. Les pratiques normales seraient celles qui se passent dans le lit du mariage: le sexe hétérosexuel, les plaisirs contrôlés et dirigés envers l'épouse ou le mari. Les pratiques pathologiques seraient toutes celles qui ne tiennent pas dans la catégorie antérieure. Dans ce respect, on connaît la condamnation de la masturbation, les catégories d'hystéries dont ont été mis les femmes qui n'attendaient l'orgasme sexuel (et de ce fait leur malheur). On connaît dans ce cas encore de dites comme: «mal baisées» pour ces femmes qui semblent en colère. Je sais par vos livres, monsieur Freud, que vous avez expérimenté avec ce qui, à ce moment, étaient des outils médicaux: les vibrateurs. Pour savoir si les femmes pouvaient aussi éjaculer (quelque chose vraiment, si j'ose d'utiliser ce mot, scientifique, mais que malheureusement devenu trivial!). Il faut voir tout le cadre. Il faut entendre le moment dans lequel vous proposez cette théories du comportement sexuel. L'implantation socio-économique du capitalisme dans les États européens.

Faire une théorie de la sexualité c'est faire une théorie du conditionnement individuel (à qui ne concerne pas la sexualité?), mais c'est aussi une manière de contrôler le nombre de naissances (parce qu'une sexualité «bien dirigée», c'est-à-dire, centrée dans le lit du mariage, garantie plus procréation). Une manière de guider les hommes vers leur «vraie» nature. Mais cette vraie nature est justifiée sous une projet politique: si on définit ce qu'est l'homme, on le conditionne et on le fait calculable. Calculable pour le dominer, pour instaurer l'économie ouvrier; l'ouvrier qui deviendra propriété du bourgeois. Donc la manière de le contrôler est en le créant, en créant une idée de ce qu'il est. On sait qu'il n'y a pas une nature propre à l'être humain. Cela est la raison par laquelle je faisais allusion aux Grecs dans ma dernière lettre. Ils n'avaient certes pas une théorie de ce qu'est l'homme, ils se guidaient pour leur conception propre et, lorsqu'ils ne suivaient pas les catégories dont il se mettaient, ils étaient des «intempérants». Ils avaient une théorie -si bien celui-ci n'est pas le mot adéquat- de l'être, de la façon de se diriger dans la vie. Une façon qui n'était gérait par des autres, mais par ils mêmes. Alors si quelqu'un décidait de consacrer sa vie au plaisir, il en avait avec n'importe qui, parce qu'il devait être fidèle à ses normes. En effet en Grèce avaient beaucoup de ceux qui on appelle aujourd'hui bisexuels. Platon en était un, Plutarque aussi, et on sait maintenant qu'une des raisons par lesquelles Socrate a été condamné à boire la ciguë était sa «perversion» vers les enfants. En d'autres mots, il n'y avait pas une sexualité mais une Ars Erotica chez les Grecs.

Pour conclure, je n'essaie de nier le statut scientifique de votre discipline (l'épistémologie aide à se libérer du jugement divin de la science en montrant la discontinuité du chemin humain), mais de problématiser les causes de sa naissance (le lieu de sa naissance, pourquoi la psychanalyse ne s'est pas développée en Orient mais en Europe, berceau du capitalisme?). En tout cas, cette opinion peut être un peu extrême, mais elle provient d'un épistémologue (Foucault, pas moi) qui, à la différence de ce que vous pensez, a fait des études de psychiatrie. Il me semble paradoxal, que vous faites référence au «sujet de la psychanalyse», parce que sujet a une double connotation sociologique, je ne ferais pourtant pas attention à ce mot depuis que votre santé est faible et c'est la première fois que j'entends ce mot de vous, en revanche je m'avais habitué à entendre dans vos livres: «appareil psychique». Néanmoins l'influence de Lacan est si forte dans la psychanalyse qu'elle a affecté votre jugement, il vous a influencé dans l'au-delà (!).

Pour vraiment finir, je dois dire que même si j'ai fait des attaques à la psychanalyse j'ai suivi sa méthode: soupçonner des discours et chercher parmi ce qui les soutient. Indaguer ce qu'il y a sous les actions et les paroles de l'homme.

Cordialement,

Votre ami étranger

Cher Ami Étranger,

Votre réponse est une réelle analyse complète. Un discours si profond, je vous en remercie. Mais je m'excuse déjà de ne pouvoir y répondre tout de suite. Mon travail s'entasse et mon temps disparait. 
Néanmoins, je tâcherai de prendre le temps de vous répondre, car quoi que vous en disiez, cela mérite tout de même que je vous donne un aperçu de mon point de vue.

Cordialement.

Sigm. Freud