Joan.Lachance+uqtr.ca
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Fliess

    Bonjour cher Freud,

Quel sens donnez-vous maintenant à votre correspondance avec Fliess? Et pourquoi avoir tant tardé à lui exprimer vos doutes, vos réticences sur sa théorie et ses méthodes?

Merci de votre écoute.

Joan



Cher Joan,

Pardonnez-moi mon retard. Ma santé exige que je me repose, mais j'ai dernièrement retrouvé des forces. C'est pourquoi j'ai enfin la possibilité de vous répondre.

Wilhelm Fliess a été, durant de nombreuses années, mon confident. Il représentait presque un miroir sur qui je reposais ma réflexion par écrit. Nous travaillions chacun de notre coté pour découvrir de nouvelles théories psychologiques et à chaque découverte, nous demandions l'avis de l'autre. Bien entendu, nous ne manquions un seul instant de nous motiver l'un et l'autre. Puis, nous sommes tous les deux partis vers des horizons différents. Si bien que les années passant, mes idées étant trop éloignées des siennes, j'ai constaté que je m'étais égaré en l'appuyant pour la plupart de ses théories. De plus, ma femme, Martha, ne cessait de me signaler qu'il y avait entre Wilhelm et moi une fausseté réconfortante. C'était comme si nous donnions à l'autre ce que nous voulions inconsciemment pour nous-même. Ce genre d'aventure nous apprend souvent l'importance des personnes qui nous entourent. Il y a d'une part ceux qui restent et de l'autre part ceux qui ne font que passer.

En 1893, l'année où ma fille Sophie est née, Martha ne désirait plus avoir d'enfant, elle avait peur que je ne la considère que comme la mère de mes enfants et rien de plus. À vrai dire, j'avais suivi les conseils de Wilhelm Fliess concernant sa théorie des périodes sexuelles. Les périodes où nous pouvions avoir des rapports sans forcément engendrer la vie. Ses théories étaient tellement efficaces que j'eus six enfants. Avant de créer un quelconque doute, je ne regrette aucun de mes petits, je les aime tous autant. Et cette année-là, donc, Martha me conseillais de ne plus fréquenter Wilhelm. Avant de me rendre à un congrès avec mon cher confrère, j'avais décidé de grimper en haut du mont Rax comme j'avais coutume de le faire. J'étais dans une auberge, quand quelqu'un, le visage rouge à cause de la chaleur, est entré. J'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'une apparition, mais ensuite, j'ai reconnu la silhouette de ma femme. Martha a toujours dit qu'elle était incapable de grimper et qu'elle n'appréciait pas d'être en montagne. Je ne peux vous cacher que cet acte m'a remis en question sur beaucoup de points. Je n'irais pas jusqu'à dire que je me délaissai de Wilhelm Fliess à cause de l'acte de ma femme, mais pourtant, qui d'autre que la personne que l'on aime le plus peut avoir raison des faits de notre vie?

J'espère avoir répondu à votre questionnement.

Cordialement.

S. Freud