Fable oedipienne
       

       
         
         

Ysengrim Hébert

      Herr Doktor,

J'aimerais vos vues sur une interprétation de la fable oedipienne que l'on pourrait qualifier, pour faire fort, à la fois de dialectique et de prométhéenne. Quand le jeune boiteux adulte prend connaissance de la terrible fatalité qui le guette, il est à Corinthe, chez ses parents adoptifs. Il fuit Corinthe et se rend à Thèbes pour y vivre les événements tragiques que l'on sait. Il n'est pas anodin de constater que toute la vie corinthienne d'Oedipe est escamotée, et ce dans la fable autant que dans votre doctrine. Alors qu'il est clair que les parents qu'il investit comme siens de par sa propre maïeutique intime ce sont ceux de Corinthe, non ceux de Thèbes, dont il ignore tout. La défaite d'Oedipe n'est-elle pas dans la fond sa victoire? Ses vrais parents, au sens social, ce sont ceux de Corinthe. Et ceux-là, il ne les a pas trahis. Ne devrait-on pas faire de la fable une interprétation à la fois dédoublée et prométhéenne qui ré-intégrerait à sa juste place la longue phase corinthienne du cheminement oedipien, complètement occultée jusqu'à nos jours? Ainsi, si l'arène est Corinthe, Oedipe a vaincu les dieux! La défaite thébaine d'Oedipe, c'est sa victoire corinthienne. Et les parents corinthiens d'Oedipe, ses vrais parents, ceux résultant d'un choix mutuel, ont entièrement échappé à la fatalité, de par le départ pour toujours de l'enfant boiteux. Quelle place faites-vous, dans votre doctrine, au riche mouvement dialectique introduit par les parents corinthiens d'Oedipe?

Mes respects,

Ysengrim Hébert
         
         

Sigmund Freud

      Cher Monsieur,

Je savais qu'un jour quelqu'un viendrait qui me poserait cette question. Je peux vous dire que, pourtant, j'ai bien écrit sur le roman familial du névrosé, ce fantasme qui nous permet de croire être les enfants d'autres parents que les nôtres. Quant à croire que les parents Corinthiens d'Oedipe sont ses "vrais" parents, c'est encore une illusion défensive contre le rôle central du fantasme d'aimer sa mère et tuer son père. Nos "vrais" parents, seule une analyse prolongée et pénible peut nous les révéler.

Bien cordialement à vous

Prof. Dr. S. Freud
         
         

Ysengrim Hébert

      Certes, certes. Mais enfin il y a bien ici une double dynamique dans le mouvement affrontement/fuite. Corinthe existe, à Oedipe sinon aux fabulateurs, avec une épaisseur aussi tangible que Thèbes. Vous tendez à esquiver la question plutôt que d'y répondre. C'est un peu vous qui faites jouer un réflexe de défense ici! Oui ou non l'enfant boiteux, en perdant un couple parental, en sauve fatalement un autre.

N'y a-t-il pas ici une sorte de dualisme dans le mythe grec, qui appellerait normalement son répondant dans votre théorie? Une facette prométhéenne faisant pendant à cette facette fataliste fort accentuée...

Ysengrim Hébert