Martine
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Et le jeune Jung?

    Docteur,

Que pensez-vous du jeune Karl Gustav Jung? Imaginatif, n'est-ce pas?

Cordialement,

Martine



Très chère Martine,

Il y a des souvenirs que nous n'aimons pas nous rappeler, pourtant ils ont fait ce que nous sommes à présent et, qu'ils soient bons ou mauvais, ils feront à jamais partie du passé.

Ma relation avec Carl Gustav Jung était très forte, très grande, mais pourtant j'ai été déçu de lui. Je le considérais presque comme mon fils spirituel. Mon savoir était passé entre ses mains et il n'a pas été assez intelligent que pour s'en servir comme il le fallait.

Notre relation a débuté en 1910 et a fini trois ans plus tard, si ma mémoire ne me joue pas des tours. Je n'ai d'ailleurs plus jamais voulu entendre parler de lui, mais vous n'êtes pas la première personne qui m'en parle.

Il faut savoir que j'étais comme un père pour lui et lorsque je dis cela, c'est que j'avais confiance en lui et je lui transmettais avec un grand espoir ma passion, mes théories, mes oeuvres. Je voulais qu'il les poursuivît de son côté. Mais vous savez, il a agi comme les mauvais enfants, ceux à qui on donne tout et qui n'en font qu'à leur tête. Carl Jung a voulu inventer ses propres théories sans tenir compte de ce que j'avais déjà créé. Il désirait détruire la psychanalyse avec ses idées qui n'avaient aucune logique.

Je ne vous cacherai pas que je me sens encore irrité à présent, en vous parlant de lui. C'est pourquoi, madame, je vous prie de bien vouloir m'excuser de ne pas poursuivre ma réponse.

En espérant que vous me comprendrez.

Mes hommages.

S. Freud



En fait ce n'est pas parce que je veux connaître votre histoire avec lui... J'aurais plutôt aimé savoir pourquoi vous n'avez pas tenté de le comprendre et d'accepter qu'il puisse emmener votre pensée vers une nouvelle avenue? Pas une meilleure, pas une supérieure, une différente, simplement...

Il a du respect pour vous, Jung, mais aussi pour lui-même, je crois...

En transmettant notre savoir, il faut savoir accepter qu'il ne nous appartient plus. Vous ne pensez pas?

Merci de votre temps.

Cordialement,

Martine



Très chère Martine,

Votre avis sur ma réaction envers Carl Gustav Jung m'étonne quelque peu. Je suis en accord lorsque vous dites qu'en transmettant notre savoir, il y a une part qui ne nous appartient plus, mais ce n'est pas un simple savoir que j'ai tenté de lui transmettre, mais une révolution de la pensée. Ce n'est pas la simple connaissance d'une cuisine de famille. Vous ne pouvez imaginer l'ampleur d'une telle théorie qui remet en cause toute la pensée de l'homme jusqu'à présent et la laisser se multiplier sans un certain respect ou une certaine raison pourrait la détruire.

Carl Jung a pris le nom de la psychanalyse pour inventer des théories qui ne suivaient pas du tout notre logique. Il a poursuivi mes envies dans la mauvaise direction et c'est cela qui me déplait.

Vous devez comprendre que je ne lui en veux pas d'avoir tenté de faire de nouvelles théories avec ses propres ressentiments, mais puisqu’il ne suivait pas les miennes, j'aurais préféré qu'il ne gardât pas la même bannière.

A présent, j'aimerais que nous cessions de converser à propos de ce sujet. Je vous en remercie.

Bien à vous.

S. Freud



Monsieur Freud.

Ah, bon. Eh bien, là je comprends très bien pourquoi vous et Jung (avec un k ou avec un c, c'est selon) avez connu un froid! Vous avez une attitude fermée, Monsieur. Qu'avez-vous donc caché au fond de votre «inconscient»? Qu'allez-vous trouver d'original comme théorie, cette fois, qui ne contiendrait pas le mot «inconscient»? Pourquoi tant d'égocentrisme?

Les idées de Jung me ressemblent plus que vos théories, monsieur. Et que vous le voyez, l'acceptiez ou non, c'est le cas pour plusieurs contemporains. Mais c'est peut être parce que je suis une femme que vous refusez de comprendre et que, «inconsciemment», vous avez un problème avec ça?

Seriez-vous jaloux du fait que grâce à cette ouverture d'esprit, dont vous êtes amputé, Jung a compris des dimensions humaines qui vous échappent toujours?

Cordialement quand même

Martine



Chère Martine,

Il me semble que votre réaction est une forme de défense face à vos idées, et je pense que vous ne comprenez pas que j'ai eu la même réaction. C'est ainsi que fonctionne l'homme, même s'il veut débattre avec une personne ayant des pensées différentes, il ne pourra s'empêcher de ne pas accepter facilement celles d'autrui et donc d'éviter ainsi la neutralité.

Mais vous n'avez pas compris que j'ai eu énormément de respect pour Jung puisque je le considérais comme mon fils spirituel et j'ai senti une trahison lorsqu'il parlait en mon nom pour énoncer de nouvelles théories avec lesquelles je n'étais pas du tout d'accord. Je ne vois pas où vous trouvez de l'égocentrisme dans le fait de défendre ses idées, mais je ne pourrais en vouloir à votre façon de penser, comme j'en voudrais à Carl Jung pour sa façon de penser. Mais vous, vous affirmez bien être d'un autre ressort de ce que j'ai théorisé et c'est pourquoi, nous nous comprenons. Mon ancien collègue, quant à lui, affirmait suivre ma voie tout en s'en détachant grandement.

Et puisque vous dites que vos contemporains acceptent beaucoup plus les idées de Carl Jung, je dois me résigner. Si lorsqu'on parle de psychanalyse à votre époque, on invoque le nom de Jung plutôt que le mien, alors je dois me retirer. Si lorsque l'on enseigne les théories psychanalytiques à l'université, on ne cite pas mes théories mais plutôt celles de Jung, alors c'est un énorme choc que je subis. Le temps me dépasse plus que je ne l'aurais imaginé.

J'espère tout de même que nous n'oublierons pas que la psychanalyse est sortie de mes idées et non de celles de Carl Jung. C'est avec narcissisme que je parle, je l'admets parfaitement, mais lorsque vous consacrez votre vie à un projet d'une telle ampleur, il est difficile d'accepter qu'une femme de l'avenir veuille nous apprendre que tout ça n'a servi qu'à populariser une autre personne, qui m'a trahi en quelque sorte, qui plus est.

Pourtant, lorsque je parle de trahison, il faut aussi se référer à tout ce que j'ai mis au point et à tous les travaux auxquels nous avions travaillé, Carl Gustav Jung et moi-même. C'est comme si votre fils vous trahissait ou qu'il vous déshonorait.

Pour répondre face à votre croyance en ma misogynie, je dois vous rappeler que j'ai toujours défendu les femmes et que je possède un énorme respect pour elles. J'ai d'ailleurs toujours été pour une certaine égalité dans ce que l'homme et la femme pourraient être. Ma première grande intervention dans le monde de la psychologie le prouve bien, lorsque j'ai démontré qu'il n'y avait pas que la femme qui pouvait souffrir d'hystérie. Mais encore une fois, je ne pourrais tenter de retirer vos pensées à mon égard, surtout par correspondance. Je vous sens obstinée et c'est pourquoi je ne désire changer vos ressentiments, mais simplement me défendre face à vos attaques, si je puis me permettre.

En espérant avoir été compris.

Cordialement.

S. Freud



Cher monsieur,

Au fond nous nous énervons pour rien puisque nous ne nous engueulons même pas sur les mêmes aspects de votre relation avec Jung. Personne ne vous enlèvera jamais le Saint Titre de «père de la psychanalyse», ça serait une aberration! Tout le monde conçoit Jung comme votre élève et... Et vous comme son mentor! Mais vous passez pour un docteur taciturne alors que Carl Gustav passe pour un génie. Un peu tsouin tsouin, je le concède, mais quand même génial. Jung, c'est celui qui a réussi à considérer nos refoulements comme autant de sources d'inspiration pour créer un moi original! Pour vous, ces mêmes bidules logées dans notre inconscient, ils sont source d'hystéries, de folies et de je ne sais encore quelle maladie obscure. Je ne sais pas... Je crois que nous sommes plusieurs à vous trouver triste...

Me suivez-vous?

Je veux dire... Vous pourriez être un peu plus souriant à la vie? Cela vous irait bien.

Amicalement?

Martine



Chère Martine,

A présent, je comprends votre ressentiment à mon égard. Je possède l'image du scientifique sérieux qui reste strict dans sa manière d'analyser et de comprendre les choses. L'humour d'après vous, ne me ressemble pas? Et pourtant, je n'ai jamais voulu rester sérieux. Que vous me croyiez ou non, je n'ai jamais voulu rester replié sur des pensées serrées comme un corset de femme. C'est pourquoi, si vous lisez mes oeuvres, vous trouverez de nombreux jeux de mots et quelquefois d'excellentes blagues yiddish que j'ai apprises tout au long de ma vie. Je vous en cite une que j'apprécie énormément et que j'aime prononcer lors d'un repas entre confrères: C'est un rabbin fou qui court dans la rue en s'écriant: J'ai les réponses! Qui a les questions? Bien entendu, je pense que notre humour est décalé d'une certaine époque et que de vos jours, nous ne rions plus des mêmes sottises. Je me demande même si les blagues sur la sexualité ne sont pas encore plus répandues depuis que j'ai ouvert l'esprit aux gens.

Il est vrai que lorsque je vois les clichés que l'on prend de moi, aucun sourire n'en ressort et je vous interpelle sur le fait que l'apparence n'a jamais révélé l'intérieur d'une personne. Et justement, dernièrement, j'ai lu un article sur l'un de mes chers correspondants. Qui aurait cru que le vieil homme qui tira la langue à un photographe, découvrirait la théorie de la relativité? Pourtant, madame, je vous assure, le rire et les sourires font partie de mes passions, et bien avant celle de l'humain.

Et pour réagir face à votre jugement sur ma façon de penser et mes théories, je pense comprendre que vous n'avez pas dû lire énormément mes oeuvres ou alors de simples résumés d'articles de presse. Concernant l'hystérie, j'ai été le premier à démontrer que ce n'était pas une folie mais un trouble que l'on pouvait soigner et pour ce qui est de la comparaison entre l'inconscient que j'ai théorisé et celui de mon ancien confrère Carl Gustav Jung, je ne pourrais vous expliquer cela qu'en citant le simple fait que je considère que nous formons notre inconscient et notre perception du monde sur la base de notre enfance et de notre éducation, ainsi que de tout ce que nous vivons dans notre basse-enfance, ce qui prouve que des personnes ont une personnalité différente à l'autre bout de la terre, tout en admettant qu'ils aient suivi le même schéma comportemental. Tandis que Carl Jung admet que l'inconscient provient d'une hérédité ou même d'atavisme et que tout le monde possède les mêmes bases puisque nous venons tous des mêmes ancêtres. Mais puisque vous semblez mieux connaître ses théories que les miennes, je ne vais pas poursuivre cette explication et vous laisser juger à votre guise.

Sachez aussi, madame, que ce n'est pas parce que je n'apprécie plus mon ancien confrère que je ne peux tolérer vos écrits ou vos idées à son égard. Chacun est libre de ses pensées.

Et finalement, je vous remercie de m'affirmer que le sourire m'irait bien, c'est la preuve que vous pouvez m'imaginer différemment de ce que vous pensez en ce moment. Peut-être ai-je encore une chance de vous apparaître plus appréciable.

Avec le respect qu'un vieil homme comme moi peut encore vous transmettre.

S. Freud



Cher Sigmund,

Il est vrai que j'ai consacré plus d'études à Jung qu'à vous. De plus je lui ai accordé du temps de meilleure qualité, puisque je vous ai lu alors que j'étais étudiante et que j'ai lu Jung plus tard... Par intérêt personnel.

Je suis soulagée de constater que vous n'êtes pas un vieux bourru. Peut-être arriverez-vous, avant votre mort, à tirer la langue à une caméra qui saura immortaliser votre humour obscur? On pourrait en faire une affiche sur laquelle on pourrait lire euh... «Jung, je t'emmerde.»

Bonne continuation, on ne vous oublie pas.

Martine



Chère Martine,

C'est avec un peu de retard que je clôture en quelque sorte notre correspondance concernant le professeur Jung et votre jugement sur le fait que je n'étais qu'un ancêtre trop coincé pour tirer la langue à une caméra.

Justement, dernièrement, un journaliste est venu me rendre visite pour un article sur la personnalité et malheureusement, il ne possédait aucun appareil photographique. Je n'ai donc pas eu l'occasion de tirer la langue pour vous prouver par delà les époques que je pouvais être aussi ouvert que le professeur Einstein.

A l'avenir, j'essayerai de plaire lorsqu'on me prendra en photographie, mais j'espère que vous comprendrez que ma maladie m'empêche d'arborer un sourire totalement détendu. Je vous avouerai avec une certaine gêne que je souffre constamment de la mâchoire. Mais ne vous en faites pas, ce n'est pas ça qui me fera perdre mon sourire et surtout, mon envie de rire.

Bien à vous.

S. Freud