Théo
écrit à

   


Sigmund Freud

     
   

Einstein

    Herr Doktor Freud, pouvez-vous m'en dire plus sur votre correspondance puis votre rencontre en 1926 avec Le Prof. Einstein?

Je vous remercie infiniment.

Bien à vous, Théo.



Très cher Théo,

Tout d'abord, j'aimerais vous remercier pour cette question car cela me fait resonger à d'anciennes théories que j'avais mises au point avec ce très cher Einstein. Je suis effectivement en train de finir certains écrits qui parlent de l'horreur que crée l'homme autour de lui.

Pour revenir à votre question, je ne me souviens plus exactement de ma première rencontre avec le professeur Einstein, vous savez, dans notre inconscient, il y a constamment une remise au point qui fait que l'habitude prend le dessus et que nous formons notre propre perception de la personnalité de ceux que nous finissons par connaître comme des proches et nous oublions comment ils étaient le premier jour où nous les avons rencontrés. Mais je me souviens qu'en 1926, ce très cher Einstein me paraissait assez étrange et je n'avais pas de peine à reconnaître en lui un scientifique à part entière. Nous correspondions depuis un certain temps et nous le poursuivons d'ailleurs encore maintenant.

Je me souviens d'une série de lettres que nous nous étions envoyées en 1932 et qui avait été publiée l'année d'après car nous tentions de mettre au point une réponse aux questions de mon camarade Einstein.

Sa demande était la suivante: «Existe-t-il un moyen d'affranchir l'humanité de la menace de guerre?»

Je ne pourrais me souvenir des mots exacts que j'ai utilisés pour lui répondre, j'espère que vous excuserez mon grand âge et ma fatigue qui en suit. Mais je lui répondis que depuis des temps immémoriaux, l'humanité avait subi le phénomène du développement de la culture et c'est à ce phénomène que nous devions le meilleur de ce dont nous étions faits et une bonne part de ce dont nous souffrions. Ses causes et ses origines sont obscures, son aboutissement est incertain, et quelques-uns de ses caractères sont aisément discernables. Peut-être conduit-il à l'extinction du genre humain, car il nuit par plus d'un côté à la fonction sexuelle, et actuellement déjà les races incultes et les couches arriérées de la population s'accroissent dans de plus fortes proportions que les catégories raffinées.

Je ne peux vous cacher que j'ai énormément d'estime pour ce très cher Einstein et que bien que je sois plus âgé que lui, je le considère comme un sage de qui j'aurais encore beaucoup à apprendre.

Nous partageons la même envie de pacifisme et nous tentons de lutter ensemble contre ces horreurs que sont la guerre et la destruction. De plus, nous sommes tous les deux juifs et avons décidé de quitter notre pays pour recommencer une vie meilleure ailleurs. Pour ma part, j'ai plutôt choisi de quitter Vienne pour mourir ailleurs. Je ne peux me le dissimuler, mais la mort guette à ma fenêtre.

Comme je vous l'ai dit, nos correspondances avaient été publiées et je pense que vous pourriez les retrouver si vous y tenez réellement. Bien que je craigne que le grand feu de joie qu'avait fait faire Hitler à l'intention de ma bibliothèque ne soit la cause de la perte de cette correspondance. J'aimerais tout de même vous dire, que même si vous ressentez une quelconque haine vis-à-vis de cette armée allemande qui aurait brûlé mes oeuvres et par la même occasion mes conversations avec Einstein, je trouve que nous avons quand même évolué. Au moyen-âge, ce seraient nous qui brûlerions sur le bûché et non nos oeuvres.

En espérant avoir répondu à votre demande.

Bien à vous.

S. Freud



Herr Doktor,

Merci infiniment pour votre réponse à mes interrogations sur vos relations avec le Prof. Einstein. Je m'intéresse beaucoup en ce moment au mythe et au personnage d'Antigone, fille d'Oedipe, et j'aimerais quelques précisions sur le symbole d'Antigone en psychanalyse... Bien qu'il me semble que ce soit plutôt votre «confrère» Jacques Lacan qui ait travaillé sur ce sujet.

En espérant que vous pourrez me répondre rapidement (cause départ en vacances),

Je vous remercie,

Mes salutations respectueuses,

Théo.



Très cher Théo,

Vos questions me touchent beaucoup car elles réveillent des souvenirs dans ma mémoire. Je fais une association émotionnelle avec ce que vous me demandez. Effectivement, votre question m'a déjà été posée, il y a de cela quelques années, par le professeur Ferenczi.

Il me demandait ce que représentait Antigone dans mes théories et surtout pour moi-même.

Mes réponses étaient les suivantes:

En suivant la mythologie, il faut savoir qu'Antigone était non seulement la fille d'Oedipe mais aussi sa soeur, car rappelez vous qu’il avait eu des rapports sexuels avec sa mère. C'est pourquoi, une certaine promiscuité des plus étranges s'est créée entre ces personnages. Mes théories de bases de la psychanalyse sortent de cette mythologie car lorsque Sophocle écrivit cette histoire, il dévoila plus d'un aspect de l'inconscient et de la relation de l'enfance.

Vous n'êtes pas sans savoir que j'admire énormément les oeuvres d'art et je vous propose d'essayer de contempler les nombreuses oeuvres qui reprennent le symbole d'Oedipe et de Antigone. Dont le peintre Hillemacher avec son oeuvre intitulée «~Oedipe et Antigone s'exilant de Thèbes~». Dans la scène peinte, nous hésitons à savoir ce que les deux personnages représentent, un père et sa fille ou un grand frère protecteur et sa soeur apeurée. C'est justement cette relation que j'aime mettre en avant. Le frère vit une relation avec sa petite soeur comme celle d'un père avec sa fille, car il y a une certaine attirance sexuelle qui s'entremêle. Cette adoration que peut avoir la soeur pour son frère est tout aussi représentative que celle d'une enfant envers son père. Elle veut suivre ses pas et le séduire. D'ailleurs de petits jeux pseudo-sexuels en sortent.

Et comme je l'avais dit au professeur Ferenczi, je considère ma fille Anna comme mon Antigone. Elle suit mes oeuvres, mes idées, c'est d'ailleurs la seule qui ne m'aura pas trahi en quelque sorte. Je suis persuadé qu'après mon départ, elle poursuivra mes travaux.

Concernant ce certain Jacques Lacan, je suis dans le regret de vous répondre que je ne le connais pas. Est-il de mon époque ou se rapproche-t-il de la vôtre? Je serais curieux de savoir ce qu'il en est de cet homme qui semble reprendre mes théories. Le pensez-vous digne de ce travail?

Avec tout le respect que je puis vous porter.

S. Freud