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Christian Blind 
écrit à

Victor Frankenstein

La créature


   

Bonjour monsieur Frankenstein,

Je vous écris pour vous donner un peu des nouvelles du mythe qu'a engendré votre mésaventure et pour vous poser quelques questions aussi.

La première de mes remarques, c'est que votre expérience interdite, qui fait de vous un Prométhée moderne, nous a laissé en héritage quelques confusions. Par exemple -et ça conforte l'idée que plus un mythe est connu et plus imprécise en est sa connaissance- le fait que votre créature (je ne sais comment la nommer autrement) porte dans le mythe votre propre nom.

C'est vrai quoi, pourquoi on l'appelle Frankenstein? C'est vous, Frankenstein, pas lui. Vous pensez quoi de ce que ça suppose? Quel sens est-ce que vous donnez à cette altération de l'identité de la créature? De la vôtre?

Une autre question, au vu de votre incroyable expérience: vous pourriez nous faire part de vos méthodes, histoire que notre science explique comment c'est possible?

Comment vivez-vous maintenant votre impasse sur l'éthique? Et repensez-vous aux conseils de vos camarades de médecine?

Voilà, je vais cesser maintenant de vous écrire.

P.-S.: dans les montagnes, faites très attention, votre créature n'est pas dupe.


Cher Christian,
 
Je vous remercie de me donner des nouvelles de mon aventure à votre époque. Je suis étonné de lire que la postérité a donné à ma créature mon nom de famille. J'ai pourtant insisté à de maintes reprises dans mon récit à monsieur Walton que ce monstre n'avait pas de nom. Je sais qu'il a fait part de mes aventures à sa sœur. Peut-être a-t-elle confondu mon nom et celui de la créature? J'en parlerai à Robert ce soir. En tout état de cause, je ne trouve pas illégitime que la créature porte mon nom. D'une part, je resterai, malheureusement à jamais son créateur (la créature doit donc hériter de mon nom) et d'autre part, je suis peut-être perçu comme un tel monstre que l'on a fait un amalgame entre nous.
 
Je suis aussi intéressé par le parallèle que vous faites entre moi et Prométhée. Vous avez raison, que l'on considère la version grecque ou la version romaine du mythe, je suis bien un Prométhée des temps modernes...
 
Enfin, vous me demandez, je pense, comment j'ai créé ma créature. Vous me faites revenir là sur un passage bien douloureux de ma vie. À vrai dire, tout ce que j'ai pu réaliser pendant mes années à Ingolstadt était le fruit de la déraison qui caractérisait ma passion. Je ne souhaite pas que les générations futures sachent comment je m'y suis pris. Vous me dites que cette question vous laisse perplexe et c'est tant mieux, ne vous aventurez pas de ce côté-là. En ce qui concerne mon impasse sur l'éthique, je vous l'ai dit, je n'étais pas raisonnable. J'ai vécu des mois entiers enfermé dans mon laboratoire. J'étais envoûté. Avec le recul, croyez-moi, je regrette ne pas avoir écouté les conseils de mes professeurs et camarades...
 
Quand vous me parlez des montagnes, évoquez-vous ma rencontre avec la créature au sommet du Montenvers?
 
N'hésitez pas à me réécrire si vous avez d'autres questions,
 
Yours Sincerely,
 
Victor Frankenstein

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