Votre conception de la littérature
       

       
         
         

Mlle Fontaine

      Cher monsieur Flaubert,

Sachez qu'en ce moment j'étudie en francais une de vos oeuvres: «Le coeur simple», qui m'a permis d'obtenir la note de 20/20 en explication de texte.

J'admire la façon habile avec laquelle vous imprégnez l'oeuvre de votre opinion. De plus, vous faites une critique extrêmement habile de la religion, avec toutes ces actions superficielles que fait Felicité qui ne vit purement son sentiment religieux qu'à travers Virginie ou Victor et ce besoin qu'elle a de se dévouer même pour des criminels comme le père Colmiche. J'aimerais que vous m'en disiez plus sur votre façon de concevoir la littérature.

Dans l'attente d'une réponse,

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments respectueux.

Mlle Fontaine

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Chère Mademoiselle,

Vous me félicitez pour quelque chose que je n'ai pas encore fait! Ce Dialogus est une bien étrange chose, en réalité!

Quoi qu'il en soit, j'ai déjà répondu - en partie du moins - à certains de vos amis de Dialogus sur la question de la littérature. Ma conception - qui n'est pas que la mienne, mais plutôt La conception de la Littérature - est en fait fort simple: l'artiste (ce qui est vrai de la littérature l'est, mutatis mutandis, de tous les arts) cherche à créer une réalité harmonieuse, à atteindre la Beauté, et, par-delà, la Vérité. Car la poésie doit être aussi précise que la géométrie. Ce qu'on invente, par l'Art, est vrai, plus vrai, en fait, que la réalité sensible, comme le cercle du géomètre est plus vrai que n'importe quel objet circulaire qu'on retrouve autour de nous.

Voilà donc le but de l'Art: produire la vérité, et non pas reproduire la réalité. Être juste, pas réaliste.

En espérant avoir répondu à votre question,

Votre dévoué,

Gustave Flaubert