Trop de mélancolie
       

       
         
         

Laure Rigaud

      Toulouse, le 16 mai 2003

Rigaud Laure
14, rue Pierre Bourthoumieux
31300 Toulouse

Objet:Lettre de réclamation.

Cher Flaubert,

Je me présente, je m'appelle Laure Rigaud, je suis en 4e D au collège Maurice Bécanne. J'aimerais, M. Flaubert, vous poser quelques questions sur votre vie.

D'abord, j'aimerais vous faire une remarque sur votre livre Madame Bovary. Il y a dans ce livre trop de mélancolie, je trouve Emma toujours triste. Pourquoi avez-vous choisi de la faire si triste? Si vous pouviez aussi me dire dans votre réponse pourquoi avez-vous eu un procès sur ce livre?

Maintenant, je sais qu'une femme vous a inspiré plusieurs romans comme l'Éducation sentimentale, pourriez-vous me dire qui c'est?

Je vous adresse toutes mes salutations et ma reconnaissance pour votre prochaine réponse.

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Chère Mademoiselle,

Trop de mélancolie... vous croyez? Trop par rapport à quel idéal? Certes, ma pauvre Emma pleure. Sa tristesse est infinie, on ne se suicide pas autrement. J'ai tenté de créer, dans ce roman une réalité juste qui n'a aucun lien avec son réalisme. C'est-à-dire que j'ai cherché à atteindre une vérité, et la justesse de cette création, c'est l'atteinte de la Beauté, par le style - si j'y suis parvenu, bien sûr. Pourquoi est-elle si triste? Parce qu'il n'y avait aucune autre possibilité. Dans la construction que j'ai imaginée, en toute cohérence, elle devait être triste, prisonnière de sa condition et des passions de son âme.

En ce sens, votre question sur une femme qui m'aurait inspiré ne peut avoir de réponse. Elle n'a, littéralement, pas de sens: l'artiste digère le réel, son expérience et sa connaissance de l'âme humaine pour, par la suite, accomplir un acte de création pure. Son objectif, et sa seule raison d'être, est de produire une oeuvre d'art cohérente, harmonieuse, juste. Une femme aurait inspiré Emma Bovary? Pas une, mille - et aucune en même temps. En retour, Emma Bovary est un idéal qu'on retrouve partout en France, il y a des centaines d'Emma Bovary dont l'âme est torturée de la même façon, à l'image de cercles ou de cubes qu'on retrouve partout dans la nature mais qui n'ont jamais la perfection du Cercle ou du Cube imaginés, créés par la géométrie.

Pour ce qui est du procès qu'on m'a intenté pour immoralité au sujet de ce livre, eh bien, ma chère, il s'agit là encore que de basses turpitudes petites-bourgeoises de l'ÉtatÖ Quelques robins et bigots se sont offusqués de la soi-disante immoralité de l'ouvrage, croyant y lire une apologie de l'adultère. Or, comme je viens de vous l'écrire, il ne s'agit là que d'une création artistique, une oeuvre d'art, qui cherche à atteindre la justesse la plus grande possible. Mon procureur, un ami de la famille, a démontré qu'on pouvait lire dans ce roman, au contraire, les affres où conduit l'adultère. Mais... Tout cela n'a que peu d'importance. On n'écrit pas pour être lu. On écrit pour produire une oeuvre d'art qui atteigne la Vérité.

Espérant avoir répondu à vos questions,

Je demeure,

Vôtre,

Gustave Flaubert