Un bon restaurant
       

       
         
         

Wombat

      Cher Gustave,

Nous cherchons un bon restaurant sur les boulevards. Que pouvez-vous nous recommander?

Admirativement,

Wombat

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Chers amis,

Ah… Paris! Il fut un temps, après la parution de mon Salammbô –au moment où je préparais L’Éducation sentimentale– où je fréquentais les boulevards. Folies et futilités passagères… On se lasse de tout, vous savez, surtout de grossiers bourgeois s’émouvant de leur propre bêtise.

À l’époque, nous aimions bien fréquenter Magny. Mon Dieu! Quelles soirées! C’est là que j’ai connu ma très chère amie George Sand. Certes, il s’agit d’une époque, pas tellement lointaine, mais tout de même révolue.

Vous savez, le boulevard des Italiens, c’est le faste, le luxe –j’allais écrire la luxure. La lumière, les lustres de cristal, les salons somptueux, les masseurs, les dorures, le marbre… Rien n’est épargné, pour le plaisir des convives. Le Café des Anglais, la Maison d’Or, le Véfour ou le Café de la Paix. J’ai souvenance de soirées où à deux potages suivaient quatre relevés magnifiques –de la truite, du homard, des filets de boeuf, des bouchées– suivis de rôts de gibiers à plume (faisans, perdreaux, cailles, bécasses) accompagnés d’entremets somptueux: petits pois, écrevisses, bombes, crèmes, salades, fruits, etc. Sans oublier desserts, fromages et vins d’exception!

Si vous allez sur les boulevards, ayez une pensée pour cette époque, maintenant révolue, de ma vie. J’ai trop à faire, pour courir le grand monde, en ces temps troubles. D’autant que les dîners Magny de ce cher Sainte-Beuve sont maintenant choses du passé…

Vous souhaitant un bon appétit,

Je demeure votre,
Gustave Flaubert