La cure
       

       
         
         

Guy

      Bonjour,

C'était bien, la Suisse?

Guy

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Cher Monsieur Clément,

Insupportable! Il n'y a pas d'autres mots. J'y suis allé par obéissance, mais je m'y suis ennuyé à en crever. Jamais de la vie je ne me suis plus mortellement ennuyé. La Nature, très peu pour moi. J'ai souffert d'une absence de réalité, qu'à peine arrivé, j'ai tenté d'embrasser trois veaux, par besoin d'humanité.

Pire, c'est mon frère, qui, en sa qualité de médecin, ne croit guère à la médecine, m'a incité à subir cette cure. Les Alpes! Trop disproportionnées pour notre qualité d'individu, trop grandes pour nous être utile. De toutes manières, la Suisse... les pays sans histoires ne m'intéressent pas. Si grandiose que soit la Nature, sans doute - mais je ne suis pas disposé à l'admirer - ce n'est pas là qu'on y rêve. Le Musée du Vatican, les Pyramides - oui! voilà des lieux où notre esprit vogue sur les chemins de l'Art.

Sans compter les pensionnaires de cet enfer provisoire. Presque tous Allemands, elles hideuses, eux d'un ennui, faussement passionnés de botanique et de géologie, accomplissant journellement leurs petites promenades et discourant sur la marche du monde par la suite...

Enfin, j'en suis sorti, et j'ai, enfin! retrouvé ma table et son tapis vert, mon encrier crapaud et la monotonie de ma vie de reclus.

Ce qui me rappelle que je dois retourner de ce pas à un livre impossible que je suis en train d'écrire.

Demeurant néanmoins,

Vôtre,

Gustave Flaubert