La Bovary
       

       
         
         

Isabelle Cohen

      Monsieur Flaubert,

Une phrase de vous me hante depuis ma toute prime adolescence. J'irais même jusqu'à dire que c'est une des phrases les plus belles et mystérieuses que je connaisse. Vous avez dit: «La Bovary, c'est moi.»

Pourriez-vous, je vous prie, vous supplie, élaborer un peu sur ce thème immense?

Grand merci,

Isabelle Cohen

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Chère madame Cohen,

Ne me suppliez pas! Et inutile de me prier, écrire m'occupe amplement pour que je ne me transforme en Dieu en plus...

«La Bovary, c'est moi!» Moi?! Moi, j'aurais dit cela?! Peut-être, peut-être... Enfin, je n'en ai pas souvenir. On dit et on écrit tant de choses. Je corresponds quotidiennement avec de nombreuses personnes et j'en rencontre autant dans diverses occasions. Peu importe, en vérité, n'est-ce pas?

Je reprends donc la question, en changeant les auteurs: vous me demandez s'il est possible que j'aie pu dire: «la Bovary, c'est moi.»

En quelque sorte, je peux répondre que cela eût été possible. L'écrivain, l'artiste, dans la construction d'une oeuvre d'art, qui se fait comme on fait des pyramides pas en accouchant d'enfants de papiers, doit faire corps avec son sujet, s'y intégrer. L'écriture d'une scène, la composition d'un personnage, doit s'appuyer sur une recherche minutieuse. Ainsi, l'auteur s'intègre dans son travail à la psychologie de ses personnages. Un livre est une perpétuelle fusion de l'illusion et de la réalité, celle que construit l'écrivain. L'écrivant, on baigne totalement dans l'action, la psychologie, etc., de ses personnages. Par exemple, quand j'écrivais l'empoisonnement de Madame Bovary j'avais si bien le goût de l'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, - deux indigestions réelles, car j'ai vomi tout mon dîner.

Mais, tout dans une oeuvre d'art est inventé - je ne suis pas plus la Bovary que Salammbô ou Saint Antoine. Contrairement à ce qu'ont voulu faire croire certains rigolos à l'époque, Madame Bovary n'est pas la version romancée d'un fait réel. Bien sûr, tout artiste s'inspire du réel dans sa création. Mais Madame Bovary, c'est une histoire totalement inventée, je n'y ai rien mis ni de mes sentiments, ni de mon existence.

Ce livre cherche, plus ou moins, à disséquer les moeurs plates et ennuyeuses d'une pauvre petite bourgeoise de province, comme on en retrouve par dizaines dans notre chère France. Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. J'ai posé mon regard, dans ce livre, sur les mousses de moisissure de l'âme.

Mais cette ignoble réalité, misère de la vie quotidienne étouffée par les convenances, me fait sauter le cúur. Il m'a fallu de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément.

Donc: suis-je, pourrais-je être, ai-je été la Bovary? Non, pas du tout! La Bovary n'a jamais existé, elle est une création artistique et les contours de son être empruntent des caractéristiques à la nature humaine elle seule. L'écrivain se penchant sur sa feuille de papier doit travailler comme un géomètre, froidement et écrire la réalité qu'il crée.

J'espère n'avoir pas été trop obscur dans mes explications. Ma cervelle s'embourbe comme la terre qui se liquéfie, etc. poursuivez l'image - car je travaille présentement sur une immense chose qui me tuera.

Je demeure, madame,

votre dévoué,

Gustave Flaubert