Critique parue dans «Le Temps» en 1869
       

       
         
         

Antoine Momot

      Cher Monsieur Flaubert,

Je tenais à vous adresser mes plus sincères compliments pour votre livre L'Education Sentimentale que, douze ans après la sortie de Madame Bovary, j'attendais avec impatience. Je dois dire que celle-ci n'a pas été déçue.

J'aurais simplement souhaité connaître votre réponse à la critique d'Edmond Schérer parue dans Le Temps d'avril 1869, selon laquelle votre roman ressemble plus à «une suite de tableaux. A force d'être réaliste, il est réel, sans doute. Mais à force d'être réel, il cesse de nous intéresser.»

Dans l'attente d'une réponse de votre part, je vous prie d'agréer, chez Monsieur Flaubert, l'expression de mes salutations distinguées.

Antoine MOMOT

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Ce Schérer... Un rigolo, qui pontifie sur le travail des autres sans avoir lui-même beaucoup de travail derrière sa cravate. Réaliste! Mon roman n'a rien de réaliste. Il n'est réel que dans la mesure où il est vrai (si j'ai réussi dans ma tâche). L'art doit produire la vérité, en cherchant à atteindre la Beauté. L'oeuvre d'art se suffit à elle-même, elle est impersonnelle - plutôt, le travail de l'artiste est impersonnel, l'artiste ne doit pas être présent dans son oeuvre.

Si l'Éducation sentimentale n'intéresse pas monsieur le critique, tant pis! Je n'écris pas pour lui, je n'écris pour personne en réalité. L'artiste ne produit que pour produire, son travail, l'oeuvre d'art qu'il crée, se suffit à elle-même. C'est cela même qui doit être jugé: la justesse, l'harmonie intérieure du livre. On ne doit pas chercher à plaire, mais à sonner juste, ainsi que le musicien le cherche en interprétant une partition.

Je demeure, monsieur, votre dévoué,

Gustave Flaubert