Abcès de style
       

       
         
         

Pascal

      Cher Monsieur,

Je ne m'étendrai pas sur l'admiration que j'éprouve pour vous.

Deux questions me viennent à l'esprit:

1. Que voulez-vous dire lorsque vous écrivez subir des abcès de style?

2. Guy (de Maupassant) était-il vraiment un coureur de jupons?

Bien à vous,

Pascal

 

       
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874

Cher Monsieur,

Ah! Le Style, cette chose à laquelle je me pique d'accorder beaucoup d'importance. L'Art n'a qu'un seul but: restituer la Vérité et la Beauté. Le seul chemin pour y parvenir, pour le romancier, est par le Style. Mais voilà une chose qui n'est pas aisée, qui nécessite travail et retravail, sans cesse. Cette quête vers la forme parfaite, produire une oeuvre d'art qui soit digne de ce nom, me rend malade. Je n'en dors pas la nuit, je le vomis littéralement.

Je me targue d'avoir l'úil pour reconnaître la véritable oeuvre d'art. Malheureusement, mes efforts ne m'y conduit que trop rarement; c'est comme le violoniste qui a l'oreille juste et qui joue faux de son instrument. Il peste contre lui-même, son archet lui tombe des mains comme il verse des larmes de rage. Les voilà, les abcès du Style, la phrase qui me démange, et je me gratte sans résultat. Je ne suis qu'un homme-plume, je ne suis rien sans elle et sans la littérature. Alors lorsqu'elle me fait souffrir, lorsque les affres du Style m'atteignent, vous comprenez combien j'en souffre.

Pour ce qui est du jeune Maupassant, je le connais encore à peine, mais je l'aime déjà. Il est le fils de Laure, la súur de mon très cher et encore plus regretté ami, Alfred Le Poittevin. Alfred était comme mon frère, le jeune Guy un neveu, presque un fils! Il me rappelle tant mon pauvre Alfred...

Il a les défauts de sa jeunesse, et je trouve, effectivement, que le jeune homme requine un peu envers les jeunes filles. Je l'enjoins de se modérer, de se consacrer tout entier à l'Art, puisqu'il a le talent. Mais le talent n'est rien sans le travail. Le Style, comme je vous l'écrit, nécessite une lutte acharnée contre la phrase.

Votre dévoué,

Gustave Flaubert