Lettre d'acceptation
de Gustave Flaubert
à l'Éditeur
       

       
         
         

Gustave Flaubert

      Croisset, août 1874
Nuit de mardi à mercredi

Cher Monsieur Dumontais,

C'est avec curiosité et intérêt que j'ai pris connaissance de votre missive de lundi. Je suis à peine de retour d'une cure de repos en Suisse, imposée par un médecin. Il y a quelques jours, je me suis remis à un gros machin sur lequel je travaille depuis quelques années. J'ai dû ingurgiter une montagne hideuse de bouquins pour m'y préparer. Ce sera une espèce d'encyclopédie de la bêtise moderne? Vous voyez que le sujet est illimité. Tout cela dans le but de vomir sur mes contemporains le profond dégoût d'eux dont je suis plein.

Il faut être parfaitement abruti pour avoir l'idée de pareils bouquins, je vous le dit, cher monsieur! Quelle folie! Tranquillement je m'enfonce dans une ourserie et je n'émergerai de cette boue qu'au terme d'une rédaction à coup sûr exténuante.

Vous me trouverez donc disposé avec plaisir à répondre à vos lecteurs. Quelle étrange chose, saperlotte! Excusez ma familiarité, mais comment écrire autrement à un correspondant du futur? De savoir qu'on connaît, et qu'on lit, encore mon Oeuvre dans plus de cent ans, cela me glace le sang! Les bourgeois seraient-ils tous morts étouffés dans leurs flots d'immondices?! Cependant, vous savez, je répugne joliment à ce qu'on s'intéresse à moi; je demande régulièrement à mes amis, d'ailleurs, de détruire les missives qu'ils auraient de moi. Ma personne compte pour peu de choses ñ seule mon oeuvre doit survire.

Peu m'importe, en réalité. Depuis la mort de Sand, de Louise Colet, Bouilhet, Théo et les autres, mon cúur est une nécropole qui n'attend que ma crevaison! Enfin, j'aurai donc le plaisir de pouvoir correspondre avec vos contemporains, si d'aventure ils s'intéressaient à mon oeuvre.

Dans l'attente de vos nouvelles, je demeure,

votre dévoué,

Gustave Flaubert