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Chère Edwige,
Je suis une grande admiratrice de tous les aspects artistiques de votre
ami Jean Cocteau.
Son film Le Testament d'Orphée est mon
préféré; ses dessins ayant comme thème -la
plupart du temps- des personnages de la mythologie grecque (je suis
grecque moi-même) me touchent particulièrement.
Et son oeuvre théâtrale L'Aigle à deux têtes
est parmi ses meilleures, à mon avis. Surtout le personnage que
vous avez interprété, la reine Élisabeth, est une
femme admirable.
Je voudrais que vous me parliez un peu de Jean Cocteau. Comment
était-il pendant les répétitions? Trop
sévère? Et hors scène? Plus détendu, sans
doute? Est-ce qu'il avait l'air pensif la plupart du temps? Est-ce que
son discours était souvent philosophique?
Et puis, j'aimerais que vous me parliez de la difficulté de
votre rôle dans L'Aigle à deux têtes. Avez-vous des
points communs avec Élisabeth?
Merci d'avance de votre réponse,
Angélique
Chère Angélique,
Merci pour votre précieuse missive. Vous me parlez de Jean
Cocteau, qui était mon ami et ami indissociable de Jean Marais,
le frère que je n'ai jamais eu. J'ai rencontré Cocteau en
1936; il m'avait alors proposé un rôle dans les Chevaliers
de la Table ronde, mais happée par ma carrière au
cinéma, je refusai ce cadeau (celui de jouer le rôle d'une
reine), mais j'allais quelques années plus tard accepter un
présent plus merveilleux encore: son amitié et son
admiration, qui lui firent déployer des trésors de
persuasion. Je reçus des lettres enflammées, j'acceptai
d'être son héroïne, cette reine amoureuse d'un
anarchiste dans un décor tel que ne l'aurait pas renié
l'impératrice Élisabeth. Les répétitions
commencèrent en 1946, après la libération,
où nous pûmes entamer les lectures de la pièce.
Cocteau était exigeant, mais affectueux et passionné;
dans la vie, il était un compagnon très gai. Ma
ressemblance avec Élisabeth? Oui, ma passion pour la
liberté, pour l'amour avec un grand A , pour tout ce qui est
beau, et puis aussi étais-je capable de partir au bout du monde
pour un être aimé... J'ai joué ce rôle avec
toute mon âme, j'étais totalement en phase avec Cocteau,
et puis avec Jean à mes côtés, ce fut un miracle.
Affectueusement,
Edwige Feuillère
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