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Salut Léo,
Je t'ai découvert en 1983. J'avais vingt ans et pas d'autres
bagages. Je t'ai vu huit fois en Normandie, c'est à dire
à chaque fois que tu passais dans mon coin, et je garde le
souvenir de ce soir mémorable où tu envoyas à la
face d'une salle un peu fraîche, à Val de Reuil il me
semble, Les poètes de sept ans du génial Arthur.
J'étais debout à la fin de la chanson, en larmes, tu
m'avais secoué si fort... J'avais chanté,
silencieusement, avec toi, toute la chanson; et la musique, comme
toujours m'a pris comme une mer. Même si le bateau qui m'a permis
de ne pas m'y noyer était ivre, tu m'as offert ce soir là
un voyage extraordinaire.
Quelques années plus tard, j'ai fait une chose que tu
n'approuveras pas. Je suis allé à Perdrigal (Puech Rigal
exactement, près de Gourdon dans le Lot) J'ai franchi le
clôture et j'ai visité le château, vide, en ruines.
Et je crois que là j'ai compris pas mal de choses, surtout en
découvrant la cage de Pépée à
côté de la chaudière. Voilà, je
t'embête plus avec cette histoire et basta.
Merci Léo pour la qualité de ton travail, cet artisanat
acharné qui t'a conduit de la rue Saint-Benoît à la
Toscane. Tu peux être fier de Mathieu qui, à ta
façon, travaille à l'édition de tes textes et de
ta musique, il nous permet à nous, pauvres esseulés de
rester en contact avec toi. Les tables ne tournent, pas ce sont nos
phonographes testamentaires qui, comme la terre, tournent. Nous avons
essayé la marche arrière, ça nous a plu à
nous, tes copains de la neuille autoproclamés.
Qui donc réparera nos âmes d'amants attristés de la
poésie et de la musique depuis que tu t'en es allé vers
les étoiles? Qui donc?
Eric,
Les gens intelligents ne viennent pas vous voir. Ils préfèrent vous écrire. Ça
évite l'effraction et la gueule de travers. Ton courrier m'arrive sur les
pointes, en toute discrétion. Je le prends comme ça.
Mais tu me fais écrire. Je ne suis pas celui que tu as vu dans mes traversées
normandes. Ma voix, mes chansons sont restées là-bas. A chaque tournée, je me
délestais de quelques concerts, je m'allégeais d'un public. Quand on me fait
écrire, ça se gâte forcément. Je suis dans l'ajout, la décoration. Je fais un
rond de jambe, un sourire confit, une signature hâtive. Et puis je me berce
d'exceptions.
Tu es allé à Pech Rigal, sur la petite colline. Qu'as-tu visité? Un château? Léo
Ferré? Un rêve de singe? Ta vie? La nostalgie? C'est compliqué tout ça! Au moins
tu as vu les battements de la mélancolie, l'orage du désespoir, les restes de la
bagarre.
Raconte-moi ta visite. Pas pour moi, je suis submergé. Pour eux, ceux de
Dialogus. Essaye dans un prochain courrier. Je n'y répondrai pas. Simplement
pour leur dire le donjon en cage, pour leur faire entendre les gémissements de
mes chéris oubliés, pour écouter la bande pourrie d'un magnétophone sans
mémoire. Après on arrête. Et on rénove!
Mathieu? Il est là-bas à bleuir dans le strass monégasque. Avec la Toscane qui
le démange. Il est comme moi. Écorné par la connerie envahissante de ce show
salement business. J'aime ce qu'il fait. Mais on ne le rate pas au tournant.
Surtout les prétendus amis, les copains ceux qui, que, quoi, dont, où. Des
chiens de garde qui couchent devant sa porte, qui voudraient entrer, dormir au
chaud et imposer leur système. Ils sont toute une clique à battre la claque: «Il
n'y a pas de ligne éditoriale à La Mémoire Et La Mer… Tu es mal entouré… Ce
Raemackers, il se prend pour qui?». S'ils pouvaient piquer la place, être les
buralistes dépositaires de Ferré marque déposée. Et Visonet l'éditeur, tu
connais? Cet invalide littéraire qui fait reluire sa production glacée aux
abonnés absents…
Salut Eric. Si tu reviens à Perdrigal, n'y reviens jamais. Il n'y a plus que
l'absence qui se terre, une meurtrière effondrée, une seule arche à la
tristesse.
Je t'embrasse. Écoute-moi. Remets Les amants tristes. Il y a la réponse à ta
question, la réparation.
Léo |