| | | Salut Léo,
Léo, je t'aime impassiblement
Je te garde comme un mystère
galbé dans la fuite du temps
J'extravague vos flots poétiques dans le courant
de mon échine sèche
J'intercale et une note et un son dans le coin de mon
cœur
Arrosés dans mes cheveux éventés vos vers font friser la mèche
Et je
repars intelligent dans mon univers palabré de silence
Le vide aidant à laver
mes particules encombrantes
Je me repose hors univers je m'absente en
quelques lignes
M'apaise dans un air pesant qui se tire dès qu'il est
palpable
Et catapultant mon ennui au niveau de l'incroyable.
T'es un ange
décapité qui frise mon froc qui se fraie un chemin entre la rate et le
nuage
Arrivé dans la mélancolie je m'épate de ne pas avoir compris ma
transhumance blanche
Je suis arrivé dans l'autre monde
La musique se
meurt
Les froides tables de ma chambre se réveillent dans l'irréel
Où
étais-je?
Dans un étais frêle
Un vers dans une pêche
On me dit que
je suis fou; je rétorque que vous l'êtes poliment. Mais c'est que la morale des
autres me fatigue. Je sais que c'est là mon problème: cette difficulté agaçante
à faire confiance aux autres. Si j'étais une baleine à bosse solitaire, seule au
monde et affreusement vaniteuse, alors je n'aurais qu'un seul ennemi: Dieu! Un
gros fat sans vergogne. Je suis à l'ouest de ça, moi. Je suis une amoureuse des
fonds; des abysses j'interpelle ma catastrophe originelle. Je suis née d'un
abîme d'où, au lieu de tomber, je me suis extirpée. Je ne suis qu'une arrogante
de pacotille. Je suis une «robustendre» comme je l'expliquais à une amie
mammifère. J'ai bien une altière façon d'être mais ce n'est qu'une fatuité du
style. Comment pourrais-je nager gracieusement sans cette bosse présomptueuse?
Je ne pourrais pas -et ne saurais- être modeste, car la modestie vise à attirer
des compliments bien plus élogieux que l'orgueil. Je ne suis qu'un cétacé
terrassé par les harpons des autres. Le sang s'écoule aux flots des courants du
Grand Nord que j'aime. C'est d'eux, les baleiniers goinfrés, que ma bosse
altière rougie et se proclamant toujours plus libre, toujours plus
bombante.
Sans ambages, Léo. Croyez-moi, j'ai assez souffert des brimades
de la sorte; j'ai fait beaucoup d'erreurs; j'ai menti pour des broutilles;
pleurer jusqu'à m'en tailler les veines mais nul doute, je suis un «demeuré». À
force de me flinguer le cœur j'ai cessé d'espérer en quelque amour compatissant;
«la pitié en amitié et en amour, ça n'a jamais sauvé personne». Mais que
veux-tu? C'est avec faiblesse que je te dis que je suis qu'un gars patibulaire
et troué d'immondices douleurs. À l'heure où le monde va, insolemment, vers cet
avenir que je saurais trop voir horrible, moi j'attends là, dans cette prison,
ma prison! Où je me suis mis avec mes amours de passage bien que le whisky
s'accompagne mal du café. Comprends le sexe sans amour; insipide vie. Cela me
renfrogne encore plus quand je vois le passé, le présent et l'avenir (que je
crains cyniquement) comme incroyable, irréel. De tout cela je me sens vaincu,
incapable d'enfler quelque orgueil, ma gloire de dépité. Si, par défaut, j'ai
gardé en moi une insolence qui t'afflige alors, à bien y réfléchir, je ne peux
t'en vouloir. Si manque d'humilité il y a c'est que j'ai, par amour, adoré mon
découragement d'où mon sentiment (facétieux?) d'avoir toujours tout raté. Je
suis encore plus un «demeuré» qu'autrefois avec cette auto-analyse. J'ai vingt
ans et j'ai peur d'en avoir le double. Tout t'arrives comme un vécu, une amère
sensation d'être hors-champ. On m'a oublié dans la catastrophe du monde. Je me
suis tellement donné pour rien. Finalement, n'est-ce pas là une leçon
d'humilité?
Léo. J'ai pas de mobile mais je vis. Pourquoi m'êtes-vous
indispensable? Je ne vous quitte que pour m'allonger entre deux tombes. Ma seule
ambition est de faire comprendre aux autres que j'en ai pas. ah! ah!
ah!
Ciao, mon frère!
Merci pour tout ça, pour cette drôle d'impassibilité, cette indécence.
Je
t'aime, tu m'aimes, on s'aime.
Des mots!
Avec du vrai dans le
roc.
Pourtant, ne m'en veux pas: je te lis, j'en prends un peu, j'en
relâche plus. Ces «extravague, extirpée, le froc et
la mélancolie», c'est sans doute à tout le monde
mais ça fait écho. N'imite pas qui tu sais, barre
quelques épithètes, raye certains lieux d'aisance
lexicale, ces roucoulades pour faire beau et qui ratent la cible. Il
faut trouver ton encre et ton style. Largue-moi, détache-toi.
Vois le monde d'ailleurs. Dessine une route à flanc
d'idées et d'émotions, sans carte ni cosmétique.
Il ne faut pas s'écouter écrire. Plutôt enlever,
alléger. Désosse ta syntaxe, enlève le gras.
Allitère moins, ça peut faire rire. De
«L'inconvénient d'être né» à
«Précis de décomposition» il n'y aura que
quelques faits divers que tu choisiras. Ne tombe pas dans le Chamfort
à la mode, le moraliste à la lunette, le noir Cioran.
Je suis impératif... et
alors... tu m'écris, je t'écris. Fraternellement, sans brosse à reluire. Comme
on s'aime.
Ciao fratello!
Léo |