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Léo Ferré

     
   

Ça sert à quoi un artiste?

   

Cher Léo Ferré,

Vous avez déjà maintes réponses dans vos chansons, mais j'aimerais quand même vous poser la question: ça sert à quoi un artiste?

Bien à vous,

Cyril


En me posant la question, Cyril, tu me mets déjà à l’échec. Toi avec. Faut que je te dise quoi? Réciter mes chansons, te faire Les artistes a cappella, lire un dictionnaire de citations, définir et barricader le mot? Si tu aimes un artiste, tu sais à quoi il sert. Si je l’écris, je casse, je dérègle l’aiguillage. L’artiste, il est dans un coin de ta tête. Pas pour te dire un tracé, pas pour donner des recettes. Il te met devant toi. Et « dé…-toi »!

Le chemin qu’il a trouvé ce n’est pas le tien. Si tu le prends, tu te plantes. Il ne faut pas sacraliser l’artiste. Laisse-le à sa place. Si tu savais le poids de folie, l’énigme, à se planter sur une scène. Pas de quoi parader. J’ai peut-être éclairé un bout de nuit, trouvé une note rare. Et alors? Je l’ai fait d’abord pour moi. L’artiste écrit, peint, compose pour lui. C’est ça qui le réveille à tous moments. Pas l’autre. Bien sûr, il arrive l’autre. La multitude aussi. Là, tout est foutu. Le système se pointe. Si je travaille pour l’autre, je rentre dans un quotidien d’expulsion, je fais mon transit. On me paye, on m’applaudit.

Le problème, c’est que tout le monde est artiste. Il n’y a qu’un Beethoven, qu’un Bartok, qu’un Van Gogh, et tout le monde est Bartok, Ravel et machintruc. On brade le mot. On refait les dictionnaires, une décharge c’est un autre musée. Les noms communs seront propres, demain ! Ça peut-être beau un artiste, pourtant. Il est Vermeer ou Picasso. Il fait quarante toiles ou cent mille pièces, et puis après...

L’artiste c’est celui qui est dans un autre calendrier: il renverse les évidences, met des couleurs aux voyelles, du poids aux nuages, un miroir de l’autre côté du miroir. L’artiste, c’est une intermittence du talent, une éclipse récupérée, une négation. N’écoute pas les artistes, écoute-toi. Prends ta vie et sculpte. Prends tes deux mains. Pas comme l’écrivain ou le peintre. Des manchots!  Surtout, écoute tes regards, plante-toi devant des paysages intransmissibles. Enferme-toi dedans. Tu trouveras des réponses. On s’écrira alors pour parler de la pluie. Ciao, Cyril.

Léo