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Comte de Fersen

     
   

Souvenirs du Nord

    Je me souviens...

Ce soir, c'est à vous que je pense, Axel.

Vous qui peut-être ne vous souvenez pas, car je vous écris de votre futur, j'ignore à quelle date de votre vie vous me lirez, si vous me lisez.

Mais je me souviens...

A l'époque, j'arpentais l'Afrique, et je me refusais à passer en France mes escales européennes. La Révolution, vécue de trop loin, m'avait échappé; tout était bouleversé, je ne reconnaissais plus les gens ni les lieux. La France me vieillissait. J'allai passer plusieurs étés dans le froid rassurant de la Suède. Peut-être aussi m'étais-je trop habituée au désert - et la France fourmillait de villages et de routes pavées.

Mes étés scandinaves: des nuits brèves et paisibles où je n'avais rien à chercher. Je me baignais dans les fjords à minuit comme une petite fille. J'allai vers vous, Axel, non parce que vous étiez beau mais parce que je reconnaissais le voile sombre de vos traits. Et peut-être nous aimions-nous, mais comme deux survivants se rapprochent l'un de l'autre pour quêter une chaleur à laquelle ils ne croient plus; comme s'aiment deux douleurs jumelles. Nos deuils semblables nous unissaient, ces choses dont nous ne parlions jamais, ces stigmates de funérailles inachevées qui nous séparaient ensemble du monde.

Nous étions heureux et sereins. Nous nous taisions mais nous fixions en l'air le même point au-delà des falaises. Le temps glissait sur nous comme les neiges du Nord - le temps est une illusion de l'impatience, et nous avions oublié l'impatience.

Heureux et sereins - peut-être l'étiez-vous moins que moi. A l'automne chaque année je repartais vers le Sud. L'appel en moi se faisait en tous sens; si mon passé était polymorphe, le vôtre, Axel, ne vivait que d'un nom. Et les liens qui vous attachaient à votre terre étaient trop forts. Jamais vous n'avez été un apatride comme moi.

La foule nous rattrapa - elle y parvient toujours. En 1810 j'arrivai assez tôt pour... Non. Cette phrase-là, je ne puis la dire, je ne dois pas l'écrire.

Le vent du nord restait transparent et frais sous le ciel virginal de Suède.

C'était il y a si longtemps, pour moi. Pour vous, ce n'est pas encore, peut-être.

Camille



Chère Camille,

Que pourrais-je répondre à tant de vérité! Je reste bouche bée. Comment se fait-il qu'une personne que je n'ai jamais rencontrée puisse connaître des sentiments qui sont au plus profond de mon âme ? Je suis content que mon pays puisse vous inspirer de tels sentiments de quiétude et de bonheur. Il m'a apporté le même réconfort à une certaine époque lorsque je suis revenu de France et même encore aujourd'hui... Je ne recherche plus maintenant que ces décors nordiques; ce sont eux qui apaisent mon âme des échos du passé.

J'espère que la Suède est aussi belle à votre époque qu'à la mienne

Mes hommages

Axel de Fersen