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Comte de Fersen

     
   

Réminiscence du passé...

    Monsieur,

Que de souvenirs se rapportent à votre nom! Antebellum, voilà ce que pour moi évoque votre nom, vous que je croisais si souvent dans les corridors de Versailles ou au milieu de toute la cour lorsque, portant un flambeau, je précédais comme page notre bien malheureuse Reine, alors au faîte de sa gloire! Je me rappelle très bien votre retour à la cour avec ce bon Creutz en 1778! Sa Majesté avait eu ce très joli mot à votre égard: «Ah! c'est une ancienne connaissance.» Il est vrai que vous vous étiez échangé quelques mots lors du carnaval de 1774.

Je vous vis ensuite de très nombreuses fois à Versailles ou à Trianon, lors de mon service auprès de Sa Majesté. Vous étiez alors d'une éclatante beauté, une âme brûlante sous une écorce de glace, diront vos conquêtes! À votre retour des Amériques, vous ne fûtes plus le même, la guerre vous avait vieilli de 10 ans! Mais Sa Majesté vous témoigna mille bontés! J'avais quitté son service, mais je revenais quelquefois faire ma cour. Le souvenir de ces bals sur le parterre du midi m'enchantera toujours... j'y revois ma propre jeunesse et notre propre jeunesse à tous!

Vous souvenez-vous de cette «Vitanella Rapita» de Bianchi dont la première eut lieu chez Monsieur en 1789? Vous étiez assis non loin de Sa Majesté, près de la duchesse de Fitz-James, votre amie; moi-même, j'étais non loin de vous, près des d'Osmond, du séduisant Édouard Dillon et de la troublante Aimée de Coigny! La royauté jetait alors ses derniers feux! Bientôt, la révolution allait tous nous emporter!

La dernière fois que j'ai eu de vos nouvelles, ce fut grâce aux Crawford, à madame de Fitz-James et à monsieur de Breteuil! Je me trouvais alors à Bruxelles où je cherchais du soutien, notamment auprès de ce cher prince de Ligne qui m'accueillit comme un père à Beloeil!

Permettez-moi, monsieur de Fersen, d'en venir au but ultime de cette missive, et de vous demander, cher comte, ce qu'il est advenu du sceau de Sa Majesté la Reine, l'anneau dont j'ai ouï dire qu'elle vous fit parvenir du donjon du Temple, montrant un pigeon volant et cette fameuse devise: «tutto a te me guida» signifiant: Tout me conduit vers Toi! L'avez vous égaré? Il me semble n'en avoir jamais plus entendu parler.

Veuillez, cher monsieur de Fersen, avoir l'amabilité de bien vouloir m'éclairer sur ce sujet délicat et croire en mon amitié!

Votre dévoué serviteur!

Alexandre, Comte de Tilly



Cher Conte,

Que de souvenirs vous me faites revivre! J'ai peine à croire qu'il y a encore des gens dans ce monde qui chérissent ces souvenirs. C'était le bon temps où le ciel était bleu et sans nuage. Je me suis retiré dans ma patrie depuis, car plus rien ne me retenait sur le continent, sinon que de bien tristes souvenirs. J'ai bien peur, par contre que les idées révolutionnaires aient rejoint ma tendre Suède et que la paix que j'y venais chercher soit inexistante.

Mais ne parlons plus de moi. Et vous, que devenez-vous mon ami?

Ne vous inquiétez pas pour le pigeon volant que la Reine m'a fait parvenir, je l'ai reçu de la main du Marquis de Jarjayes au printemps 1793 et je le garde très soigneusement avec toutes les autres lettres que j'ai reçues de celle-ci.

Avec tous mes respects, cher Conte

Axel de Fersen