| |
|
Cher Monsieur Farinelli,
Merci de venir correspondre avec nous. Vous êtes une énigme à nos yeux
ou plutôt à nos oreilles car aucun de nous n'a jamais entendu chanter,
en vrai, un castrat. Il n'en existe plus dans notre siècle. Même pour
l'amour de l'art, on ne ferait plus subir à un jeune garcon ce que l'on
vous a fait subir.
Reste le mystère de votre réputation qui a traversé le temps. Il paraît
que vous êtes le meilleur, la plus belle voix. À défaut de pouvoir vous
entendre, j'aimerais savoir ce que vous chantez habituellement. Quels
compositeurs ont votre préférence, quelles oeuvres? Merci de votre
réponse, cher artiste, et soignez bien votre voix!
Marie
Chère Marie,
C'est moi qui vous remercie de l'intérêt que vous portez à mon indigne
personne. Comme je viens de l'apprendre par un autre de nos amis, il
n'y a plus de castrats à votre époque.
Je ne chante plus guère, mais quand je chantais, mon répertoire était
principalement constitué de ce qu'écrivit pour moi mon frère, Riccardo
Broschi, dont j'essayais à grand-peine de servir le talent. J'aimais
particulièrement interpréter des airs comme Son qual nave ou Qual
guerriero in campo armato. Les connaissez-vous? J'espère qu'ils ne sont
pas complètement oubliés. Puis, je me suis un peu fâché avec mon frère
et j'ai ensuite surtout chanté des partitions de Hasse, de Domenico
Scarlatti et même de Monsieur Haendel, lors de mon séjour à Madrid,
mais bien peu. Oserais-je vous dire que j'ai osé composer moi-même
quelques airs que je fredonne encore de temps en temps aujourd'hui?
Je reçois de temps en temps des partitions nouvelles mais la vieillesse
est un lourd fardeau pour la voix et je ne peux guère que lire cette
musique et soupirer de ne pouvoir la servir.
Votre très obligé et vrai serviteur,
Carlo Broschi Farinello
|