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Monica
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Les frères Broschi |
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Cher Carlo, Chère Mademoiselle, Les questions que vous me posez à la fois m'étonnent car elles révèlent de votre part une connaissance de mon humble vie à laquelle je ne m'attendais guère et en même temps me plongent dans une mélancolie extrême. Mon frère Riccardo m'écrivit de la bien belle musique, mais pas d'Orfeo, vous devez confondre avec le Maestro Porpora dont j'ai effectivement chanté le magnifique Orfeo. Ma santé m'a causé beaucoup de souci, c'est vrai et Riccardo s'est occupé de moi si bien que, alors qu'il est décédé il y a bien longtemps, me voilà encore en vie et bien vieux: ses soins et sa pharmacopée m'auraient-ils prolongé la vie? Je n'en sais rien. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à d'autres de nos amis, j'ai déjà chanté des airs de Maestro Haendel, à la cour d'Espagne et pour mon plus grand bonheur. Je crois me souvenir avoir chanté son Ottone à Londres mais ma mémoire me fait défaut et je ne saurais vous en assurer. Je ne connais pas ce monsieur Vivaldi dont vous mentionnez le nom. Vous faites probablement référence, en parlant de trompette, à cette joute qui m'a vu affronter, il y a bien longtemps, un joueur de trompette des rues de Naples, une histoire qu'on a beaucoup raconté à l'époque en l'exagérant. Vous savez, il n'est pas si difficile de chanter une note plus longtemps qu'on ne la joue. Les trompettistes doivent faire parcourir à leur souffle un chemin bien plus long et qui requiert bien plus de puissance que les chanteurs, je n'ai donc pas grand mérite à avoir tenu cette note si longtemps. Je ne comprends pas très bien ce que vous dites sur la reconstitution d'une voix de castrat, mais j'espère avoir tout de même réussi à répondre à vos questions malgré ma mémoire défaillante et je rougis de recevoir vos baisers. Votre très obligé et vrai serviteur, Carlo Broschi Farinello Mon cher Carlo, Dans votre précédente missive vous me parliez de gros ennuis de santé, j'espère que vous vous portez mieux désormais, que vous êtes heureux, que vous n'êtes pas seul. Il n'y a rien de pire que la solitude n'est-ce pas? Je suis fort étonnée que vous ne connaissiez pas le padre Don Antonio Vivaldi. Actuellement il est très célèbre, encore plus que le Maestro Haendel, qui l'est énormément lui aussi. Votre frère Ricardo est malheureusement très méconnu aujourd'hui, je cherche une partition de lui, n'importe laquelle, mais sans succès. A-t-il beaucoup écrit? Est-ce que ma voix de soprano pourrait chanter une de ses oeuvres? Actuellement nous déguisons des femmes en homme pour tenir les rôles des castrats, la castration est interdite pour les êtres humains, j'ignore pourquoi, et les falsettistes se font rares. Alors les femmes chantent les rôles des castrats dans des vêtements masculins, l'effet est parfois singulier, vous en auriez bien ri car il y a de quoi parfois se couvrir de ridicule! Je travaille actuellement un Orféo, celui de Monteverdi, est-ce que vous connaissez ce personnage? Je ne chante pas, je joue dans l'orchestre la voix de clarino. Nous reconstituons la voix des castrats en «mélangeant» les voix de soprano et de haute-contre par des procédés technologiques très performants, le résultat est concluant, ils ont fait un film (comme une pièce de théâtre) sur votre vie, l'acteur qui vous incarne fait semblant de chanter tandis qu'une bande sonore imite la voix des castrats. Mais tout ce que je dis doit vous paraître affreusement compliqué... Passez une bonne journée. En attendant impatiemment votre réponse, je vous embrasse bien fort (pas la peine d'en rougir). Monica (eh oui, c'est mon prénom) Chère Monica, Ne vous inquiétez pas pour moi, je reçois de nombreuses visites de personnes venues parfois de la lointaine et regrettée Angleterre de ma jeunesse. Je me suis renseigné sur ce Monsieur Vivaldi dont vous me parlez et dont on m'a dit le plus grand bien, en effet. Malheureusement, la belle République Cité des Doges, où il a vécu sans que je l'y rencontre, n'est plus aussi florissante qu'elle l'était lorsque j'y chantais, les moeurs s'y relâchent aussi vite que le gouvernement. J'éprouve beaucoup de nostalgie à me sentir vieillir en même temps que ce monde. Comment se porte la République Sérénissime, aujourd'hui? Le gouvernement des Doges s'est-il sorti de la décadence dans laquelle il est entré? Pardonnez-moi toutes ces questions. Vous me faites bien de la peine en m'apprenant que les partitions de mon aimé frère sont tombées dans l'oubli malgré les facilités d'écritures qui lui ont fait produire tellement de musique. Mais au fond, nous n'écrivons que pour notre temps et vous m'étonnez fort en me disant que les musiciens de votre époque s'attachent à faire revivre les partitions de Claudio Monteverdi. Aujourd'hui, nous ne jouons guère que des oeuvres de nos contemporains. Mon frère a, bien sûr, écrit pour des sopranos, hommes et femmes! Dans chacun de ses opéras vous trouveriez de merveilleuses aria. Ne vous préoccupez pas de voir des femmes chanter des rôles d'hommes, ce fut déjà le cas en ce siècle où les vrais castrats (certains sopranistes ou «haute-contre», comme on dit chez vous en France, s'étant fait passer pour d'authentiques chanteurs châtrés par des moyens que je rougirais de vous exposer) sont denrée rare. Le Maestro Haendel lui-même a fait chanter certains de ses rôles masculins par des femmes, m'a-t-on dit. Rien de ridicule à cela, si les voix font défaut! Parfois même, une femme peut chanter bien mieux qu'un castrat ou qu'un sopraniste un rôle particulièrement difficile pour une tessiture masculine. Je ne comprends malheureusement goutte à ce que vous me dites sur la reconstitution des voix de castrats ni à ces mots de «bande sonore»... Pardonnez-moi! En revanche, ce que vous me dites sur cette pièce de théâtre sur moi-même me rend fort curieux. L'acteur est-il ressemblant? l'histoire est-elle fidèle à ma propre vie? N'a-t-on pas oublié de parler de mon ami Senesino? Comment réagit le public? Je vous embrasse comme un grand-père sa petite-fille, Votre très humble et très obligé vrai serviteur Carlo Broschi Farinello Cher Carlo, Je suis très heureuse de vous savoir encore entouré de vos amis et connaissances. C'est génial parce que souvent, on laisse tomber les vedettes après quelque temps... Monsieur Vivaldi était un très bon compositeur, très ami avec Maestro Händel. D'ailleurs, Vivaldi a écrit ses opéras sur l'insistance de Händel (qui était très insistant d'ailleurs). Au fait, est-il vrai que Händel avait une corpulence assez imposante, avec un visage rouge sous une perruque argentée? Si c'était la réalité, je n'aurais pas aimé me retrouver face à lui, le spectacle aurait été grotesque! Pour ce qui est de la Cité des Doges, elle n'existe plus! Elle fait actuellement partie de l'Italie. Ses canaux, ses gondoles, son palais des Doges attirent les touristes, c'est un lieu de villégiature privilégié à notre époque. Et à la vôtre, quels sont les lieux de villégiature à la mode? Je regrette de vous avoir fait du chagrin en vous annonçant l'oubli des partitions de votre frère Riccardo, mais mes recherches deviennent complètement vaines. Mais si un jour je les trouve, alors je penserai à Carlo Broschi Farinelli, à sa voix, à son frère Riccardo et à la musique! Parce que se déconcentrer n'est pas conseillé quand on chante, n'est-ce pas? Lorsque je parlais de ridicule dans les rôles masculin-féminin, c'est qu'un dénommé Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791; au fait, peut-être l'avez-vous rencontré ou avez-vous entendu parler de lui) a écrit un opéra dans lequel Chérubin, un valet de treize ans fasciné par tout ce qui porte jupons, doit être interprété par un homme. Comme trouver un chanteur de treize ans n'est pas facile, une dame tient le rôle de Chérubin. Mais à un certain moment, Chérubin se déguise en dame pour séduire sa belle. Et lorsqu'il, c'est-à dire elle, joue le rôle féminin, ça devient vraiment déroutant... Je comprends vos doutes sur la bande sonore. Tout cela doit vous paraître de la sorcellerie ou autre chose, mais ce n'est que de la science... Je vous dirais juste qu'un appareil mémorise le son d'une voix de haute-contre puis celui d'une voix de soprano. Puis cet appareil mélange les deux sons et ainsi on obtient une voix de castrat en théorie... En pratique c'est plus compliqué! Pour ce qui est de cette «pièce de théâtre» sur votre vie, je ne sais pas si c'est fidèle mais ce n'est pas complètement infidèle; je ne peux pas juger car je ne connais quasiment pas votre biographie, malheureusement. Senesino (qui est-ce?) n'est pas dans la pièce de théâtre, on y représente seulement un enfant paralysé qui devient votre ami ainsi que la mère du petit que vous auriez demandée en mariage. Pour ce qui est de Monteverdi, certains musiciens voulant faire redécouvrir les compositeurs anciens enregistrent des oeuvres et les vendent à un public assez connaisseur pour apprécier. Moi aussi, la petite fille, j'embrasse mon grand-père du XVIIIe siècle sur les deux joues! À bientôt j'espère, Monica |
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