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Fafnir

     
   

Lettre de Loki

    À toi, dragon cupide,

Ah que ces poursuites à travers les plaines me fatiguent! Odin et Thor ne sont pas tendres; cependant, je reste le plus malin de tous! Hé! Hé!

Alors, Fafnir, tu nous maudis? Tu devrais plutôt les maudire, les deux autres; ce sont eux qui m'encourageaient à tuer la loutre... «Vas-y, Loki! Un peu de nourriture! Nous avons tous trois festins en retard!»... Dommage: en effet, ta loutre de frère semblait si appétissante... J'avais bien dit aux autres que nous ferions mieux de la manger sur-le-champ! Enfin, on ne m'écoute jamais; on me donne des ordres, puis on tente de m'attraper! Je devrais arrêter de me plaindre: ça te fait tant plaisir, hein?

Quant à toi: je me marre! Tu te plains d'aise par rapport au reste de ta famille! Un frère tué, le père également... Le reste séparé... C'est toi qui me fais rire! Je vous avais prévenu; pour une fois, je n'ai pas été perfide, alors, c'est complètement de votre faute!

Pourquoi, en ce cas, enjoindre à cette mortelle de se méfier de ce qu'elle vénère en temps normal? Tu as été corrompu par l'anneau, soit! Au moins, cesse de geindre, redresse la situation, dragon futile! Tu pourrais -qui sait?- faire preuve d'un peu de volonté et le détruire par ton souffle brûlant...

Si tu gardes quelque animosité envers ma divine personne, viens te battre... Au moins, je pourrais me fabriquer un beau costume en écailles bien épaisses; quand je serai, derechef, capturé et remis au supplice je ne sentirais plus le cruel poison s'écouler sur mon corps! Loge combat le feu par le feu!

Attendant le Ragnarök, Loki, incarnation du Chaos



A toi, Dieu risible,

Il est vrai que pour une fois tu ne t'es pas montré perfide, et nous as mis en garde contre le danger qu'incarnait l'anneau. Il est vrai aussi que c'est notre nature humaine qui a eu raison de notre bonheur... Cependant rien de tout cela ne serait arrivé si vous (Odin, Hoenir et toi, ne crois pas que je te vouvoierai un jour!!) n'étiez pas descendus sur Midgard: une fois de plus des dieux misérables furent à l'origine d'un drame...

Mais même si j'en garde une blessure, ces évènements font désormais partie du passé de Fafnir l'insignifiant humain, aujourd'hui mort pour toujours, que tu aurais pu balayer par une simple pensée. Maintenant ma condition de dragon m'a accordé des pouvoirs qui pourraient bien surprendre un dieu, en phase de devenir mineur, tel que toi... En effet, ton infériorité n'est plus à démontrer, tu as eu -et tu as- besoin d'aide afin de ne pas périr par le venin attaché à ton rocher tel un vermisseau à un hameçon, tandis que moi je me débrouillais -et me débrouille- seul et surtout reste libre... Certes, il m'est arrivé d'apporter mon aide, mais je préfèrerai mourir plutôt que l'on m'en apporte...

Par ailleurs, me battre contre toi alors que tu es affaibli ne représente guère assez d'intérêt pour justifier mon déplacement sur Asgard, si tu veux donc te faire ridiculiser viens donc me trouver dans ma Lande, je t'y attends... Ou bien prouve-moi que tu es digne d'intérêt et n'attends plus le Ragnarök mais déchaîne-le, après quoi je viendrai peut-être te trouver.

Tu me suggères de détruire l'anneau par mon souffle, mais je m'y suis déjà essayé, et rien n'y fait, alors je le garde, je le protège, afin que cet anneau ne puisse plus corrompre d'âmes humaines (tu me dis corrompu par l'anneau, mais l'âme d'un dragon n'est aussi facilement pervertible). Mais surtout, il attire tout de même les convoitises d'un nombre non négligeable de mortels qui assurent les besoins de mon estomac les jours de disette. Il faudrait donc que je sois fou, ou aussi futé qu'un dieu, pour détruire un objet qui m'est bénéfique...

En attendant de me repaître de tes chairs divines,

Fafnir, dragon des Landes


À toi, dragon des Landes,

Oh, il y a tant de remarques que l'amertume falsifie! Crois-tu vraiment que moi, Géant divin (la force brute même!), avais envie de cette balade? Crois-tu que Loki avait envie de frayer parmi le menu fretin? Non! Je voulais me reposer, m'amuser (je l'ai fait!), arrêter de toujours visiter ces neuf mondes... Quant à me traiter de dieu, alors que je suis encore géant, descendant de parents géants! Je suis un dieu géant, un être unique en son espèce! Dieu par union sanguine avec Odin, géant par hérédité!

Pourquoi m'être souvenu de toi, ne pas t'avoir oublié? C'est que je pense à toi. Je pense à ce que tu es, la fable de la cupidité que tu représentes (même si ton ancien «toi» est «effacé» par ton «toi dragon»...); et je voulais voir si, depuis tant de siècles, tu n'avais pas un peu relâché la pression... Apparemment, tu ne démords pas d'un cran en ce qui concerne ta haine, dragon borné!

Et tu parles d'aide! Ma femme tenant une bassine qui finit toujours par déborder, appelles-tu ça une aide? Idiot doublé d'un sot! Garde ta piètre liberté qui n'est en rien exaltante; ta vie morne et poussiéreuse, tu la passes à attendre, encore et toujours attendre... Et tiens! Je suis affaibli aussi! Ah! Viens un peu près de moi, tu verras bien! La douleur, aussi aiguë soit-elle, ne fait que m'enrager encore plus! La morsure du venin pénètre mon corps, causant une brûlure de tout mon long, me déchaînant dans toute ma puissance... Crois-tu qu'un être faible puisse causer des séismes?

Peu importe la façon de te tuer, tu rejoindras quand même ma fille, Hel, dans le Helheim! Je t'y vois déjà d'ici, te bagarrant avec les morts! Ah!

Moi aussi je peux voler (ah mes chères sandales!)... Chacun de mes enfants a assez de force pour te rompre en petit tas de chairs! Et sache, ô dragon aride du crâne, que seul Fenrir (mon fils!) peut déclencher le Ragnarök.

Je ne peux devenir «mineur» tant le monde a besoin de moi! Le Ragnarök signe un changement, mon changement, qui donnera aux neuf mondes un nouveau souffle! Ne m'insulte pas trop; tu le sais: je te surpasse cent fois dans l'art de la ruse! N'oublie pas qui est le dieu de la ruse… J'espère que tu ne trembles pas dans tes écailles… Loptr déchaînera bien sa rage sur quelqu'un…

Attendant le Ragnarök, Loki, dieu géant du Chaos


Aaaaah très cher Loki,

Mes excuses avant tout pour mon retard dans notre tendre correspondance.

Dieu GEANT – je pense qu’on aura compris, lors de ta dernière lettre, que tu étais un géant – , je ne t’ai jamais demandé de me raconter tes origines. La prochaine fois, pitié, abstiens-toi ou raconte tes histoires à une personne intéressée par l’histoire d’un dieu à l’ego surdimensionné. En effet, si tu ne me surpasses certainement pas par la ruse, comme tu te plais à le croire, s'il y a bien un domaine surdéveloppé chez toi, dans lequel aucun être vivant ne t’arrive à la cheville, c’est bien ton orgueil.

Par ailleurs, tu te dis puissant parce que tu arrives à créer un séisme. Pfft...! Ah tiens! je rigole. Déchire le ciel, détruis des univers, crée du néant et là je te reconnaîtrai certains pouvoirs de dieu (géant ou pas, cela m’importe peu !).

D’autre part, quand bien même tu me tuerais, je ne me bagarrerais pas avec les morts dans l’Helheim; ils me redoutaient dans cette vie, pourquoi en irait-il différemment dans le monde des morts? De plus, ni toi ni moi ne sommes capables de prédire si ma dernière demeure sera l'Helheim ou le Valhalla. Au fond, que sais-tu de moi? Rien, tu es incapable de savoir si je me suis racheté de mes fautes ou pas!

En attendant ta mort prochaine,

Fafnir, Dragon des Landes