Irelande 
écrit à
Eumachia
Eumachia

Qui êtes-vous? (2)

   

Bonjour belle dame.

J'aimerais savoir qui vous êtes, ce que vous avez accompli. Je sais que vous avez vécu les jours glorieux de Pompéi et que vous êtes maintenant grand-mère. Si vous commenciez par me parler de votre «première» vie?

Merci beaucoup à vous.

Irelande


Ma chère enfant,

Qui suis-je? En voilà une question bien philosophique. Pour commencer à sonder l'intimité de mon coeur je te demanderai des questions plus précises!

Je peux te dire qui je suis (ou fus) dans la société: une femme d'une riche famille de chevaliers; et notable dans sa ville. Mais ce que j'ai accompli... Ma foi rien qui doive rester dans l'histoire! Je n'ai pas été une héroïne, mais fille, épouse, mère; propriétaire et femme d'affaires; syndic et prêtresse publique, à Pompéi. Je ne peux intéresser que ceux qui s'intéressent à cela: la vie d'une pompéienne qui connut, tout de même, le règne de huit césars! (Je suis née sous Auguste, figure-toi!)

Si je puis dire que je n'ai rien accompli d'héroïque, j'affirme aussi qu'il n'y eut pas de jours glorieux de Pompéi, pour autant que je connaisse l'histoire de ma ville. Tu penses à la tragédie de son ensevelissement sans doute? Pour vous, je le sais, ma ville est ainsi passée à la postérité. Pour moi, plutôt que glorieuse je la connaissais active, vénale et populaire, et c'est ainsi que je l'aimais, vois-tu.

J'appelle ma «première vie» mon enfance, ma jeunesse, enfin tout ce qui a précédé mon mariage. Elle fut un peu différente de celle d'autres fillettes, parce que ma mère est morte à ma naissance. Celle qui en tint lieu, Éponine, ma nourrice, était gauloise et m'a élevée à sa façon -c'est à dire comme un garçon, te diraient les gens d'ici.

Elle avait été vouée à sa naissance à une déesse des chevaux de son pays, et pensait visiblement qu'une vie ne valait pas la peine d'être vécue si elle n'était consacrée à servir, soigner, monter ou conduire des chevaux. Je lui dois d'avoir passé plus de temps à courir les monts Lattari avec les garçons qu'à filer la laine dans la maison de mon père.

Mais la fatigue vient, mon enfant, et ma prose ne va pas tarder à sentir l'huile de lampe. Si tu me réponds, je te promets de t'en dire davantage, car je vois bien que j'ai à peine commencé d'évoquer le cadre de ma «première vie».

Porte-toi bien.

Eumachia