Lettre d'acceptation
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D'Eumachia à Pyrène, à Stabia, le neuvième jour avant les calendes de septembre, dans la troisième année du règne de Domitien.
Ainsi, Pyrène, votre temps m'aura retrouvée deux fois: dans la halle des Eumachii se dresse à nouveau la grande statue que me dédièrent les foulons, et vous venez me demander de témoigner pour vos contemporains de ce que fut mon monde enseveli. Que dire? Ma ville est morte et je ne reviendrai jamais à la maison... Ce ne sont pas ces mots qui portent en eux la douleur. Ils surgissent avec elle lorsque, en promenade vers le rivage, je pousse devant moi mes arrière-petits-enfants, et que je vois le mont Bacchus égueulé se dresser contre un ciel rayonnant. Je suis morte deux fois déjà. L'augure de ma naissance qui me donnait trois vies ne s'était pas trompé. L'Amour me guida pendant la première, qui s'acheva avec la perte de l'être aimé. Mon existence fut alors consacrée à ma cité, sous l'égide de la Puissance et de la Vertu. Cette fois, ce fut avec sa ville toute entière que la seconde Eumachia se trouva abolie. Je suis maintenant dans ma troisième et dernière existence, sous le signe de Mémoire. Ce qu'il me reste de ma fortune et de ma force, je le consacre à protéger ma famille et à secourir des rescapés plus défavorisés. Je consigne aussi leurs récits, je lis et je médite sur ce cataclysme sans précédent dont nous ne serons jamais consolés. Et c'est au nom de nos souvenirs, Pyrène, que j'accepte votre proposition. D'autant que votre époque a su redonner le jour à ma ville ensevelie, même si elle n'est plus que ruines. Je la reverrai donc une dernière fois à travers les siècles et les yeux de ceux qui m'écriront; je la reverrai comme vous avez su me la décrire. Je ne souffre plus, non. Mais tout mon vieux corps, mon amie, vous envie ce qu'il ne pourra plus jamais: s'asseoir encore à l'ombre dans l'exèdre du vieux forum, ou, au grand soleil, fouler les larges pavés de Pompéi. Eumachia, qui fut puissante et qui aima. |