Les mathématiques issues de l'esprit humain
       

       
         
         

Maude

     

Très cher monsieur Einstein,

J'ose espérer que vos recherches avancent bien, car elles nous sont très utiles en 2004!

Je vous explique d'abord le contexte dans lequel je vous écris. Je suis une jeune étudiante de 16 ans. Bien que j'étudie dans un programme de sciences, je ne suis pas assez avancée pour comprendre le huitième du fruit de vos recherches. C'est pourquoi je vous écris non pas pour parler sciences, mais pour vous poser une question existentielle qui m'intrigue. J'espère que vous, qui vivez dans mon passé, vous pourrez y répondre, car personne de mon époque ne peut le faire. En effet, je vous écris dans le cadre d'un cours d'enseignement religieux. Vous me demanderez certainement le rapport avec la religion? Eh bien, aucun rapport. Le but de l'exercice est en fait l'objet d'un projet, le suivant: nous devions choisir un grand personnage de l'histoire sur le site Dialogus et lui poser une question qui nous taraude depuis longtemps. Avec votre réponse, je devrai vous formuler une autre question, attendre votre nouvelle réponse, faire imprimer le tout et le remettre au professeur. Mon choix s'est arrêté sur vous.

Voici maintenant ma question et le contexte de cette dernière. L'an dernier, j'ai visionné un film nommé Ceci n'est pas Einstein (le titre rappelant l'oeuvre artistique Ceci n'est pas une pipe de Magritte) traitant de votre côté philosophique et du sens de la vie selon vous. Un des aspects importants de ce film était de faire comprendre aux auditeurs que la vie de l'homme n'est que théories. Nous ne sommes certains de rien et quand nous disons que nous comprenons certains phénomènes de la nature, par exemple, nous voulons dire que nous avons trouvé une théorie qui embrasse ces phénomènes. La vérité fondamentale des choses, nous ne la saurons jamais. Je suis complètement d'accord avec vous, mais ma question est la suivante: comment est-il possible que les mathématiques, qui sont issues de la pensée humaine indépendamment de toutes expériences, s'appliquent si parfaitement aux objets de la réalité?

En espérant que vous pourrez me répondre à ce sujet, je me sens privilégiée de pouvoir m'entretenir avec vous.

Merci d'avance

Maude

 

       
         

Albert Einstein

     

Très chère Maude,

C'est une vraie joie pour moi de lire votre message. J'ai beaucoup de courrier à traiter, et bien que j'aie l'habitude de le traiter chronologiquement, je me sens ici interpellé plus directement par le sens que vous donnez à votre lettre. Comme ma réponse fera éventuellement partie d'un travail scolaire que vous devez préparer, vous seriez offusquée de ne la recevoir que dans trois semaines. D'autant plus que je me sens vraiment privilégié que vous m'ayez choisi parmi 162 personnalités.

Je dois d'abord vous remercier de vous inquiéter de l'état de mes recherches. Comme bien des chercheurs, je trouve toujours qu'elles avancent trop lentement. Cela remonte déjà à plusieurs années, mais prenez la relativité générale comme exemple. J'ai mis plus de sept longues années à la développer. Bien des fois, je me suis buté à des difficultés d'ordre mathématique que je croyais insurmontables, notamment en ce qui a trait à la topologie des espaces courbes non euclidiens. Un de mes bons amis m'a mis sur la piste des mathématiques riemanniennes et des tenseurs. Bien que j'étais au début plutôt réfractaire à l'utilisation de ces êtres mathématiques bizarres que sont les tenseurs, il faut bien avouer que ce sont eux qui m'ont fourni la clé de voûte des équations que je cherchais. Finalement, les tenseurs forment toute la structure de la relativité générale. À partir du moment où l'on est convaincu que la matière déforme l'espace, il est relativement facile de déduire que la structure de l'espace correspond à une équation de nature GÉOMÉTRIE = MATIÈRE, mais de là à en arriver à définir formellement les termes de l'équation, la route est longue et parsemée d'embûches. Mais à parler de la relativité générale, je m'égare de votre sujet principal. Veuillez m'en excuser.

Vous soulevez un point important en mentionnant que la vérité fondamentale des choses, nous ne la saurons sans doute jamais. Et c'est ici que vous trouverez le lien avec la religion. Lisez ce qui suit avec ouverture. Je ne désire remettre en cause aucune foi, et en plus vous m'écrivez dans le cadre d'un cours d'enseignement religieux. Pour moi, Dieu n'est pas celui qui est mentionné dans maints volumes et que les hommes prient pour leur salut. Dieu, c'est justement la Grande Équation qui explique tout. Le jour où nous aurons cette équation, si ce jour arrive, nous n'y verrons pas que des symboles, mais bel et bien le visage Divin. Dieu, c'est la beauté de l'ordre cosmique et de l'harmonie universelle, et celui qui recherche la Grande Équation n'est pas seulement un chercheur, mais un chevalier qui cherche le Saint Graal. La recherche fondamentale en physique et en cosmologie tient alors davantage d'une quête du Divin que de la simple explication scientifique des phénomènes naturels. Mais Dieu semble plus malin que nous le pensons, et à mesure que notre quête nous mène aux frontières du connu, nous découvrons au coeur de l'atome que les protons ne forment pas l'ultime brique de matière, de même que nous découvrons aux confins du cosmos notre Galaxie n'est pas la seule, mais qu'il y'en a des milliards comme elle. Où cette quête s'arrêtera-t-elle? Établirons-nous un lien entre l'infiniment grand et l'infiniment petit? Réussirons-nous à trouver un théorie universelle unifiant les quatre forces fondamentales? J'ose le croire, l'espérer. Je ne peux me résoudre à accepter l'existence de quatre forces de la nature sans rien qui ne les relie. La grande symétrie universelle a besoin de lois communes. Les forces naturelles que sont la gravitation, l'électromagnétisme, la force nucléaire forte et la force nucléaire faible, ne peuvent participer de principes opposés ou contradictoires. Il doit nécessairement y a voir quelque vecteur sous-jacent qui expliquerait tout. Je ne sais pas si vous le savez, mais il semble que ma citation la plus célèbre est «Dieu ne joue pas aux dés». J'ai dit cela justement en réaction à ce que les physiciens appellent la nouvelle physique, ou mécanique quantique. Je n'entrerai pas ici dans des détails qui risqueraient de dépasser votre niveau, mais la théorie quantique part du principe d'incertitude quant à la position et à la vitesse de l'électron. En gros, la position de l'électron serait définie par une probabilité de présence, par une fonction d'onde. C'est particulièrement contre ce principe que je m'élève. La beauté de l'ordre naturel appelle autre chose que des probabilités. Lorsque je parle de l'incomplétude de la théorie quantique, c'est de cela que je parle. Il ne saurait être question de statistique lorsque nous tentons d'expliquer la symétrie générale. Si nous en sommes là, si nous devons introduire des éléments de statistique pour décrire l'atome, c'est alors qu'il y a quelque chose de plus profond que nous ne comprenons pas encore. Je sais qu'une des théories à la mode à votre époque pour expliquer les particules est celle dite théorie des cordes. Cependant, il faudra bien qu'un jour quelqu'un tente d'expliquer la nature de ces cordes, ce qui nous ramènerait à fouiller encore plus loin. La question est bien la suivante : y a-t-il une finitude à la matière?

Pour ce qui est de votre question sur les mathématiques issues de la pensée humaine, voici mon analyse. Je crois que les mathématiques ont toujours existé, et forment même la trame de la réalité. C'est là la raison pour laquelle leur utilisation semble coller si bien à la réalité. Je m'explique. Nous n'avons pas toujours utilisé les mathématiques, mais attention, deux moutons plus trois moutons, ça fait bien cinq moutons, que le berger sache compter ou non. Newton a découvert la loi de la gravitation universelle, par laquelle il a décrit l'orbite des corps célestes et des planètes autour du soleil. Mais bien avant Newton, les planètes tournaient pareil. Newton n'a réussi à expliquer que ce qui existait déjà. Les mathématiques que vous décrivez, issues de la pensée humaine, ne sont que des symboles utilisés pour décrire une observation. Prenons l'addition par exemple. Il y a très longtemps, les bergers comptaient leurs moutons avec leurs doigts, puis avec des pierres qu'ils empilaient. Fondamentalement, ils faisaient des mathématiques sans le savoir. Un jour, pour simplifier, quelqu'un a inventé les chiffres. Croyez moi, ce n'est pas venu aussi simplement que ça, mais je tente de vulgariser. Puis quelqu'un d'autre a décrété que l'utilisation du symbole «+» signifiait ajouter ce qu'il y a à gauche du «+» à ce qu'il y a à droite. J'espère sincèrement ne pas être trop obscur, et que vous me suivez dans mon raisonnement. Ce ne sont pas les mathématiques qui sont issues de la pensée humaine, mais plutôt leur formalisme, leur symbolisme. Loin d'ici, très loin, à plusieurs années-lumière, il existe certainement une planète semblable à la notre sur laquelle des êtres s'épanouissent et tentent eux aussi d'expliquer ce qui les entoure. Ils ont eux aussi certainement des mathématiques, mais je serais extrêmement surpris qu'ils utilisent le symbole «+» pour l'addition. C'est même presque inconcevable. Les mathématiques sont universelles, elles font partie de la réalité, elles la définissent même. Tout ce que nous faisons, c'est la formaliser.

En quelque part, des grains d'énergie forment de la matière, la matière et l'énergie étant reliées par E=MC2. L'atome existe, il forme des molécules d'hydrogène au coeur des étoiles comme le soleil. En raison de la pression et de la chaleur qui règnent au coeur du soleil, les atomes d'hydrogène fusionnent et forment des atomes d'hélium, qui eux fusionneront à leur tour pour créer des éléments plus lourds. Les étoiles vivent et meurent, et de celles qui meurent fuit toute la matière que nous connaissons, laquelle formera les corps solides des planètes et d'un futur soleil. Ainsi est la grande roue de la cosmologie universelle. Le cycle de la matière et de la vie commence au coeur des étoiles. Nous ne sommes que poussière d'étoile.

Croyez bien, chère Maude, que je suis tout aussi privilégié de m'entretenir avec vous, et j'attends la suite de votre intervention avec le plus grand intérêt.

         
         

Maude

     

Bonjour monsieur!

Je vous réécris suite à votre réponse on ne peut plus réfléchie sur la source des mathématiques. Je tiens à vous spécifier que j'adhère entièrement à votre dire, soit que ce ne sont pas les mathématiques, mais plutôt leur symbolisme qui est issu de l'esprit humain. Si je peux m'exprimer ainsi, plus nous cherchons à comprendre, plus nous nous apercevons que nous ne comprenons rien. Eh bien votre réponse a eu cet effet sur moi et a suscité un flot de questions et ce, de façon exponentielle. Voici la suite de ma réflexion et la foule de questions qui s'en suit.

Êtes-vous d'accord avec moi que les explications des multiples phénomènes que les chercheurs ont émises ne sont que des théories et non la vérité absolue? Êtes-vous d'accord que personne ne détient la vérité? Êtes-vous d'accord que même des mythes grecs pourraient être vrais, mais que nous ne le saurons jamais? Si oui, alors pourquoi continuez-vous à émettre des théories et à essayer de comprendre tout en sachant que vous ne saurez jamais si vous aviez raison? Sommes-nous tous des êtres ignorants puisque nous ne savons rien de véridique? Est-il possible de se faire une image du monde? Sommes-nous si limités? On croit comprendre, mais on s'aperçoit toujours que l'on n'a rien compris. Plus nous cherchons, plus nous découvrons l'étendue de ce qui nous reste à découvrir. Chaque fois qu'une réponse se profile, elle engendre plus de questions encore. Chaque échelon de la connaissance me fait replonger dans l'ignorance. Est-ce que tout est possible? Que dois-je croire: tout ou rien? Qui a raison? La physique décrit ce qu'est «la réalité», mais nous ne savons pas ce qu'est «la réalité». Nous ne la connaissons que par la définition qu'en donne la physique. C'est alors un cercle vicieux. Cette réalité est probablement si différente de ce que je crois! Nous ne savons donc rien? Pourquoi chercher à savoir quand la seule chose que nous savons est que nous ne saurons jamais rien? Le monde serait-il une grande et éternelle énigme? Où sont les preuves à l'appui de toutes les théories émises depuis la création de l'univers? Pouvons-nous TOUT remettre en question? La vie serait-elle un immense mensonge perpétuel? «Quand tu seras grande, tu comprendras.» Est-ce un mensonge ça aussi ou vais-je comprendre un jour? Qui suis-je pour croire que je peux comprendre le monde? Comment savoir à quoi ressemble réellement l'univers? Je ne suis jamais allée sur la lune, dois-je croire l'image qu'on me donne d'elle? Si je détiens ma propre vérité sur l'existence des choses qui m'entourent, puis-je alors faire le tour du monde dans ma propre personne? Suis-je condamnée à être enfermée dans ma tête? S'il vous plaît, tentez de m'éclairer afin de donner un sens à ma vie?

Votre réponse mettra malheureusement fin au travail demandé dans le cadre de mon cours. Cependant j'aurai toujours des questions à poser parce qu'un jour, par l'entremise d'un film, vous m'avez dit de ne jamais arrêter de me questionner et de ne jamais perdre cette pieuse curiosité. Je vous aurai alors écouté, car je crois que les questions les plus simples sont les plus fondamentales et révèlent des vérités insoupçonnées. J'ai été extrêmement honorée de connaître votre opinion sur quelques-unes des questions que je me pose et sachez, mon cher monsieur Einstein, que vous avez eu un impact dans ma vie, que vous occupez une place importante pour moi et que j'ai une très grande estime pour vous. Vous avez ma confiance, aussi difficile soit-il de croire que j'ai communiqué avec quelqu'un du passé.

J'espère avoir le plaisir de communiquer de nouveau avec vous.

Maude

         
         

Albert Einstein

     

À la très pénétrante et très inquisitrice Maude,

Pardonne-moi cette formule d'introduction directement empruntée de Spinoza, mais la nature même des questions que tu poses dans ton deuxième message m'a amené à penser que celui-ci est autant de nature philosophique que scientifique. Tes questions se ramènent en effet toutes à la nature même de la réalité et de sa conceptualisation, mentale ou scientifique. Spinoza se ferait un plaisir de démêler tout ça, mais puisque c'est à moi que tu les poses, je vais tenter d'y répondre.
Au sujet de votre quête de la vérité absolue, vous avez absolument raison;  nous ne faisons qu'émettre des hypothèses, celles-ci devant être considérées comme des approches asymptotiques de la vérité. Personne ne détient la vérité, c'est exact. Cela ne veut pas dire pour autant que la vérité n'existe pas. Pour ce qui est des mythes grecs qui pourraient être vrais, c'est une excellente question. Mais alors elle pourrait s'appliquer de la même façon à tous les mythes de l'histoire. Pourquoi nous continuons à chercher? Pour tenter de nous rapprocher de l'absolu, pour tenter de comprendre comment les choses fonctionnent, à quelles lois elles obéissent. Pour ce qui est de l'ignorance, je peux vous affirmer que plus je comprends les choses, plus je constate l'étendue de mon ignorance. Votre point intéressant concerne l'image du monde. Nous percevons le monde tel que nos cinq sens nous le font voir. Les lions ne voient pas le monde comme nous, plusieurs animaux, s'ils pouvaient parler, vous jureraient que le monde est en noir et blanc, les insectes voient dans l'ultraviolet, ils ont donc une vision des fleurs que nous n'aurons jamais. Il y a un mot allemand qui est presque intraduisible dans votre langue : Umwelt. On pourrait tenter de le traduire par «schéma mental» ou «représentation mentale». Chaque espèce animale a son propre Umwelt, sa propre représentation de la réalité. Pour les requins, la frontière de leur univers s'arrête à la surface de l'eau. Si les requins avaient parmi eux un grand sage qui affirmerait qu'il existe quelque chose au-delà de la surface, sans doute passerait-il pour fou, comme nous avons nous-mêmes fait passer Galilée pour hérétique lorsqu'il affirmait que la Terre tournait. Nous pouvons envier les papillons de voir les fleurs dans l'ultraviolet, mais eux, dans leur propre Umwelt, ils ne savent pas ce qu'ils manquent. Vous savez, Maude, il est tout à fait fascinant que vous parliez des mythes grecs. Avez-vous déjà entendu parler de Platon, ce philosophe grec. Platon a écrit, entre autre, une oeuvre magistrale dont le titre est La République. Dans cette oeuvre, il propose La Caverne de Platon. C'est tellement beau à lire que je vous en livre ici un extrait :

La Caverne de Platon

extrait de la République - Livre VII

Maintenant représente toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent ni bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux et au dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. Figure toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre en bois et en toute espèce de matière; naturellement parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
 
Voilà, s'écria Glaucon, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

Ils nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

Et comment, observa Glaucon, s'ils sont forcées de rester la tête immobile durant toute leur vie ?

Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?

Sans contredit.

Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres  qu'ils verraient ?

Il y a nécessité.

Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?
 
Non, par Zeus !

Assurément de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués. Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements, il souffrira et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront  plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?
Et si on le force à regarder la lumière elle même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés? N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre?

Assurément !

Et si on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
 
Il ne le pourra pas, du moins dès l'abord.

Il aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit - mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.

Nécessairement !

Après cela, il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers?

Si, certes.

Et s'ils se décernaient entre eux louanges et honneurs, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants? Ou bien comme ce héros d'Homère, ne préféra-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions de vivre comme il vivait ?

Je suis de ton avis, dit Glaucon, il préfèrera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.

Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil? Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux ne se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut, il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?

Sans aucun doute.

Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible, l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière; que dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.

Je partage ton opinion, autant que je le puis.

Eh bien ! partage là encore sur ce point, et ne t'étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Mais quoi, penses-tu qu'il soit étonnant qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu'en donnent ceux qui n'ont jamais vu la justice elle même...


Vous voyez comme cela peut être trompeur, la représentation de la réalité?

Continuons, si vous le voulez bien. C'est vrai que chaque réponse amène son lot de nouvelles questions. Mais n'est-ce pas ainsi que nous faisons avancer la science. Baisserons-nous les bras lorsqu'une nouvelle question se pose sous prétexte que sa solution ne sera pas finale? Aurions-nous inventé le feu dans ce cas?

Cependant, je ramène un point de mon premier message;
Je vais vous poser une petite question toute simple : croyez-vous à l'existence de la Lune lorsque vous ne la voyez pas? Imaginez un seul instant la Terre sans plus un seul être humain à la surface pour tenter de comprendre les choses; la Terre continuerait-elle à exister? Les animaux continueraient-ils à vivre? Les pommes tomberaient-elles toujours?

Je termine sur un point. Croyez-vous que ce sont des extraterrestres qui ont construit la Grande Pyramide, sous le simple prétexte qu'on retrouve le nombre Pi en effectuant des mesures sur la pyramide et que les Égyptiens ne connaissaient pas Pi? Savez-vous pourquoi Pi se retrouve dans la Pyramide? Le savez-vous? Vous poserez-vous réellement la question, ou croirez-vous aveuglément ces faux prophètes qui voient des extraterrestres partout. Je vais vous aider, je vais vous le dire moi, pourquoi on retrouve Pi dans la Pyramide. Les Égyptiens n'avaient pas de corde pour mesurer les distances, du moins, pas de cordes assez longues ou solides pour pouvoir tirer la ligne droite qui formera le périmètre de la base de la Pyramide. Vous savez ce qu'ils utilisaient, les Égyptiens? Ils montaient une barre sur roue qu'ils poussaient, un peu comme ces types que vous voyez prendre des mesures dans la rue, au coin de chez vous. Ils faisaient une petite marque sur la roue, puis ils avançaient, mettons, de 200 tours de roue, c'est un exemple. Le petit trait sur la roue leur indiquait bien qu'ils avaient fait un nombre exact de tours de roue. Ils tournaient à 90 degrés, puis avançaient du même nombre de tours. Ils faisaient ainsi jusqu'à ce qu'ils aient un périmètre, qu'ils pouvaient valider en mesurant les deux diagonales. Maintenant, si je vous dis que le rayon de leur roue était r, pouvez-vous me dire le périmètre de la Pyramide? Nous devons connaître la circonférence de la roue, bien sûr, donnée par la relation 2 Pi r. Avec 200 tours de roue, un côté de la base de la Pyramide mesurait 200 x 2 x Pi x r. Fois quatre pour les quatre côtés, nous avons une Pyramide de périmètre 1600 Pi r. Vous le voyez là, le fameux Pi d'origine extraterrestre? Pi se retrouve dans la pyramide simplement parce que les Égyptiens utilisaient une roue (laquelle contient Pi) pour en faire la base, tout ça sans connaître Pi.

Quand tu seras grande, tu comprendras. Vous êtes déjà grande, et vous avez déjà compris. Compris l'essentiel, c'est-à-dire qu'on ne peut pas tout comprendre. Je vous l'ai dit : celui qui comprendra tout, découvrira Dieu. Vous devez comprendre que la seule vérité qui tienne, c'est celle qui vient de votre coeur.

Comment savoir à quoi ressemble vraiment l'univers? Vous croyez que je ne me la suis jamais posée, cette question lancinante? Par la relativité, j'ai mis au rancart 250 ans de physique newtonienne, en introduisant cette quatrième dimension qu'est le temps, et cette courbure de l'espace-temps par les masses gravitationnelles. Combien d'années j'ai dépensées ne serait-ce que pour me représenter mentalement ces phénomènes imperceptibles à nos sens et pourtant bien réels?

Le sens à votre vie, vous le donnerez vous-même. C'est uniquement vous qui déciderez si vous devez accepter tout ce qui est écrit dans les magazines, ou alors si vous faites vous-même des recherches scientifiques pour tenter de donner un sens à tout ce monde étrange qui est le nôtre. Je vous encourage à envisager cette voie. Si elle ne vous mène pas vers la vérité absolue, au moins aurez-vous comme consolation de devoir croire à vos propres théories.