L'art
       

       
         
         

tankaka@hotmail.com

      Monsieur, une chose m'intrigue en vous. Vous étiez passionné de science c'est un fait. Mais aimiez-vous l'art, notamment la peinture et en particulier votre contemporain Monet? Que pensez-vous du modernisme et de l'arrivée du romantisme?

 

       
         

Albert Einstein

      Cher Tankata,

On a toujours dit de moi qu'on doit prendre au mot tout ce que j'écris. Et bien, si j'applique le même raisonnement à votre missive, il s'en trouve trois axiomes:

L'une, vous parlez de moi au passé. J'en déduis qu'il n'y a plus d'Einstein vivant à votre époque pour parler de ses goûts artistiques, donc, pour vous je suis mort, je ne sais pas en quelle année, Dieu m'en garde, mais en 2002, je ne suis plus de votre temps. Je ne m'en formalise pas du tout, après tout, j'aurais 123 ans.

L'autre, je ne peux m'empêcher de remarquer votre patronyme résolument nippon. Étrange, en fait, que la première personne de votre époque à m'envoyer un message ait un nom japonais. J'ose souhaiter que cela ne signifie pas que nous allons perdre la présente guerre contre le Japon et que ce pays soit devenu la puissance dominante en 2002.

Finalement, vous dites «Que pensez-vous du modernisme et de l'arrivée du romantisme?» J'imagine que vous avez fait une inversion et que vous vouliez dire «Que pensez-vous du romantisme et de l'arrivée du modernisme?»

Trêve de tergiversations, passons au contenu de votre lettre.

J'aime l'art, il ne fait aucun doute. Pour ma part, je préfère la musique. Je joue même du violon. Voyez-vous, j'ai toujours pensé que la relation art-science est un excellent mariage.

Très souvent, l'art inspire la science. Comme moi, lorsque je joue du violon, je laisse mon esprit voguer au son des harmoniques et j'ai à l'occasion des inspirations. Ne voyez-vous pas le rapport intime entre les vibrations des cordes du violon et la mécanique ondulatoire? Une même corde, pincée à deux endroits différents, donnera deux sons différents, de fréquence et de longueur d'onde différentes. Pourtant nous partons de la même réalité, c'est-à-dire une corde de violon. Poussant ce raisonnement plus loin, on pourrait se demander si les différentes particules élémentaires ne seraient pas autre chose que des représentations différentes d'un même phénomène vibratoire sous-jacent. Il faudra que je me penche là-dessus un jour.

Il arrive aussi que la science soit la muse de l'artiste. Pour ne prendre que mon cas, appliqué à la peinture, je ne vais donner que deux exemples qui montrent que ma théorie de la relativité générale a inspiré Magritte, avec «La maison de verre» et Salvador Dali, qui a représenté le principe du temps malléable avec des montres molles, entre autres dans son oeuvre intitulée «Persistance de la mémoire». Naturellement, Dali, si vous lui écrivez, vous répondra qu'il avait plutôt voulu représenter la mollesse du Camembert.

Vous parlez aussi du pauvre Monet, décédé il y a quelques années à peine, en 1926 pour être précis. J'ai toujours admiré l'usage de la lumière qu'il fait dans ses oeuvres. Déformation professionnelle sans doute, mais un fait.

Le romantisme a ouvert toutes les portes aux créateurs. Comme tout mouvement qui ouvre l'esprit et libère l'imagination créatrice, le mouvement romantique doit être salué. J'en suis d'autant plus intéressé que le terme romantisme a trouvé sa source en Allemagne. En effet, c'est le poète L. Tieck qui a utilisé le terme «Romantische Dischtung» pour la première fois. Et Goethe l'opposa au terme classique.

Pour terminer avec le modernisme, disons que je porte intérêt au cubisme et au surréalisme. Le cubisme réorganise l'espace et la forme, introduit dans l'oeuvre des figures géométriques, et on sent presque la mathématique sous-jacente. Quant au surréalisme, j'en ai parlé précédemment en mentionnant Dali.

Albert Einstein