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Je me fous, monsieur, de la théorie de la relativité!
Je me fous de la masse, de l'énergie et de la bombe atomique! Et,
diantre, oui, depuis que vous l'avez dit, je me fous de cette
gravitation «qui ne pourrait être tenue responsable pour les gens qui
tombent en amour» !
Monsieur! Vous me faites vibrer! Je vous aime!
Ouf, han?
Martine
Très chère Martine,
Vous me voyez profondément troublé et fort confus.
Dukas, qui me relaie ma correspondance à ma résidence d'été, à Nassau
Point, où je me trouve en ce moment, n'a pas tenu bon de me signaler que
vous m'aviez fait parvenir votre doux message à l'occasion de la
Saint-Valentin. Plus fort encore, elle a énormément tardé à me le faire
parvenir, y voyant sans doute une incitation à entretenir une relation
non conforme aux bonnes moeurs. Tout cela faisant en sorte que je vous
réponds avec un mois de retard. Je vous prie très humblement de bien
vouloir pardonner cette maladresse de ma secrétaire. Vous ne pouviez
savoir qu'elle triait mon courrier, et je ne pouvais savoir que vous
m'écriviez pour la Saint-Valentin. Quelle extrême maladresse! Quelle
confusion!
Pour en revenir à votre lettre, sachez qu'elle me réchauffe le coeur et
fait remonter en moi des souvenirs ataviques, et que, si... enfin... Eh!
Vous avez vu? Un requin!
Trêve de plaisanterie, je vais vous citer en exemple aux personnes qui
me demandent pourquoi les gens m'acclament alors qu'ils ne comprennent
pas un mot à mes théories. Je suis bien entendu très sensible aux
messages d'admiration, voire d'amour. Sans mauvais jeu de mot, j'aime
moi aussi les gens bons (ha! ha! ha!), et je suis sûr que vous entrez
dans cette catégorie. Enfin... je ne veux pas dire que vous êtes grosse.
Hitler, lui par contre, je le déteste, car voyez-vous, c'est un bon
aryen (ha! ha! ha!). Je suis ravi de vous lire, chère Martine. Prendre
le temps de vous répondre me permet de reposer mes vieux yeux et
d'imaginer ce que peux être l'amour au-delà du temps.
Vous dites que vous vous f... de la théorie de la relativité.
Voulez-vous que je vous la résume en deux phrases? Voici: mettez la main
sur un rond de poêle une seconde, et vous aurez l'impression que ça a
duré une heure. Mettez la main sur Martine une heure et vous aurez
l'impression que ça a duré une seconde. C'est ça, la théorie de la
relativité.
Si vous voulez m'écrire à nouveau, belle Martine, ne vous en privez pas,
et je prendrai les dispositions pour que le courrier en provenance de
vous soit traité à part.
Albert Einstein
Très cher Albert,
Ne soyez pas troublé ni confus! Je crois que votre secrétaire est très
jalouse!
Mais voyez, moi aussi je réponds avec un peu de retard parce,
figurez-vous, que j'avais trouvé un gars avec lequel je croyais que
j'allais avoir une relation moins compliquée qu'avec vous sur Dialogus.
Croyez-le ou non, cher ami, il semble que je me sois royalement trompée.
Nous nageons en plein film de David Lynch...
Ça aussi c'est de la relativité, oui? Au fond, vous
êtes un sacré démagogue, puisque Tout n'est-il pas
relatif? M'enfin.
Je crois que je ne suis pas douée pour l'amour, monsieur Einstein. Mon
esprit ne reconnaît pas la gravité alors ce n'est pas de sa faute si je
tombe toujours amoureuse. C'est que je suis un peu twitte, je crois.
Alors oui, voilà, je veux bien m'intéresser à vos théories et oublier
toute cette sale histoire. Alors à part votre petit coup de séduction
qui vous rend très drôle, dites, comment vous la calculez, votre
théorie? Parce que moi je croyais que la théorie de la relativité avait
un rapport entre l'infiniment petit et l'infiniment grand et qu'on
pouvait voir l'Univers dans un atome. Vous voyez ça comment, vous?
Je sais, je vous semble peut-être très rationnelle, tout à coup, mais je
crois que vous, c'est avec votre tête que vous charmez le mieux les
dames...
Et pourquoi on traiterait ce courrier à part? Vous avez des choses à cacher, vous?
Ha!
Martine
xx
Bonjour à nouveau Martine,
Il me fera toujours le plus grand plaisir de vous parler, n'en doutez
pas un seul instant.
Mais non, je n'ai rien à cacher, voyons. En parlant de traiter
ce courrier à part, je voulais seulement dire, éviter
qu'il me soit relayé par ma secrétaire, afin de lui
éviter d'avoir à jouer les gardiennes de la vertu. Parce
que c'est bien de cela qu'il s'agit, et non de jalousie, j'en suis
absolument convaincu. Dukas, jalouse?
Vous trouvez que notre relation est compliquée? Ben voyons, nous ne
faisons que dialoguer, vous et moi... euh... non?
Je suis désolé, mais je ne connais pas David Lynch. Je suppose qu'il
donne dans le dramatique.
De plus, je ne comprends pas ce que voulez dire par «twitte». Il semble
que ce soit une façon pittoresque de dire que vous vous trouvez, comment
dire, inapte à résister aux pièges des charmes de la gent masculine?
N'en soyez pas désolée; c'est ce qui fait votre charme, à vous, les
femmes.
La relativité... la relativité... vous ne voulez pas réellement que je
vous entretienne de relativité dites-moi? Nous avons une si belle
complicité, de si beaux échanges, basés sur absolument tout sauf la
relativité, et vous voulez que je vous assomme en vous en parlant?
Est-ce que «twitte» ne voudrait pas dire masochiste par hasard?
Non, la relativité n'établit pas de rapport entre
l'infiniment petit et l'infiniment grand, pas plus qu'elle permet de
voir l'Univers dans un atome. Cela, c'est la théorie de Tout,
qui n'est pas encore découverte à ce jour, et qui
permettra, un jour, de comprendre «vraiment» ce qu'est
l'Univers. Pour le moment, nous, les scientifiques, ne faisons qu'en
dévoiler des parties, en espérant que ce que nous voyons
nous permette d'entrevoir de quoi il en retourne.
La théorie de la Relativité (la Générale)
est une théorie générale de la Gravitation, en ce
sens qu'elle tente d'expliquer le comportement des astres dans leurs
moindres mouvements, ce que la Mécanique Newtonienne n'arrivait
pas à expliquer entièrement. C'est que Newton,
malgré l'incroyable génie de ses calculs, ne prenait pas
en compte la déformation de l'espace-temps par les masses
gravitationnelles. Les tenants de la mécanique quantique,
même s'ils tiennent le haut du pavé en
«expliquant» l'infiniment petit, ne peuvent en aucun cas
intégrer la Gravitation dans leurs calculs, ce qui laisse
à penser que la théorie de Tout sera un heureux
mélange de différentes théories physiques.
La théorie de la relativité restreinte en est une, l'électrodynamique
des corps en mouvements rectilignes uniformes, c'est à dire non
accélérés. Elle dicte simplement que les lois de la physique sont les
mêmes dans tout référentiel en mouvement rectiligne uniforme. Dans ce
sens, elle pose que si vous vous trouvez dans une fusée sans fenêtre,
aucune expérience scientifique que vous feriez à bord ne pourra vous
permettre de déterminer si la fusée se déplace ou est arrêtée. Cette
théorie pose également, en corollaire, que c, la vitesse de la lumière,
est la vitesse limite que rien ne peut dépasser. Cela a diverses
conséquences intéressantes: contraction des longueurs, dilatation du
temps, non-simultanéité.
Mais je m'arrête ici, et je m'en veux à mourir. J'ai fini par vous
parler de la Relativité, alors que je m'étais promis de ne pas aller sur
ce terrain avec vous. Si je vous ai ennuyé de quelque façon, je vous
donne la permission de m'envoyer paître.
Albert Einstein
Monsieur Einstein,
Je vous prie de m'excuser de ce petit retard! Il parait que nous les
femmes, des fois, ont... Quoi? Sept mois de retard? Ma parole, je suis
sur le point d'accoucher de vous! Spirituellement, je veux dire, mon
cher ami d'outre temps cybernétique!
Vous savez ce que ça veut dire ça?;o) Attendez, je le refais autrement!
:-)
Vous voyez? Non?
Ah...
Inclinez votre drôle de tête vers la gauche. Là, vous voyez? Deux yeux,
un nez, une bouche
:-)
Mais on peut faire aussi comme ça:
:0) Ou ça:O) Ou:o)
Ça dépend. D'autres le font à l'envers. Des gauchers peut-être? Comme
ça... (Mais c'est 'achement dur):
(-:
Il faut pencher la tête à droite alors. À droite, Albert:
(-:
Bon.
Ben voilà. Je suis à la bourre encore. Il y a les enfants et mon ami,
là, dans mon salon qui m'attendent et tout, alors j'y vais.
Je me demande bien, vous, de quoi elle a l'air, votre vie de tous les
jours? Vous aussi, vous êtes «Dans le jus»?
Hahahahah! «Dans le jus»! C'est une drôle
d'expression non? Ici, chez moi, ça veut dire
«Trrrrrès occupé». Vous êtes
«Trrrrrrrrès occupé» dans une journée?
Bon j'y vais!
Martine, qui dort chaque nuit avec une affiche de vous en face de son
lit depuis au moins dix ans.
Fidèle han?:)
xxxxxxxxxxxxxxxx
Martine! Je désespérais d'avoir de vos nouvelles. Vous dites qu'il
s'est passé sept mois de votre côté? Du mien, la dernière fois que je
vous ai lue, c'était il y a dix ans. La dernière fois que nous avions
correspondu, j'étais en 1944, et là, je suis en 1954. Eh oui! Vérifiez
sur ma page sur Dialogus. Il y a eu une «coupure» de 10 ans que je ne
puis expliquer. Même Dumontais n'a pu me donner d'explications. Mais je
suis content de vous relire à nouveau, et je me souviens de l'effet
qu'avaient eu vos lettres sur Dukas. Oh! Je ne vous dis pas.
Et enfin! Vous me donnez le sens de ces petites figures que je vois
à l'occasion dans les lettres qu'on me fait parvenir et qu'on
n'a jamais daigné m'expliquer. Grâce à vous, je
comprends enfin TOUT, euh... presque. Il me reste quand même la
théorie des champs unifiés. Et vous devriez
peut-être mettre cette affiche de moi à la garde-robe.
Elle fait peut-être fuir les garçons, qui vont s'imaginer
que vous êtes une intellectuelle irrécupérable.
Enfin... je ne veux pas dire que vous ne l'êtes pas, mais bon...
à trop s'afficher, et d'autant plus avec un hurluberlu comme
moi.
Albert Einstein
Monsieur Albert!
Contente de vous retrouver!
Ah, tiens c'est étrange en effet ce qui s'est passé dans votre
communication avec nous... Mais enfin vous êtes là et c'est ce qui
compte!
Sur cette affiche, dans ma chambre, il y a une citation de vous qui dit
que «les lois de la gravité ne sauraient être tenues responsables des
gens qui tombent en amour». Le message que j'envoie à mes amoureux n'est
donc pas vraiment intellectuel... En fait, il ne fait qu'excuser ma
«maladresse émotionnelle» je crois.
Parce qu'en effet, je trébuche souvent, en amour, mais comme je connais
bien mon handicap, j'ai de bonnes genouillères pour me protéger en cas
de chute...
C'est quoi les champs unifiés? Pourquoi vous posent-ils problème?
Dites, vous ne croyez pas que mourir n'est qu'un passage d'une dimension
à une autre et qu'en fait, nous sommes éternels?
Un hurluberlu? Mais non voyons! Ce sont «les autres» qui croient ça!
Mais vous et moi, Albert, on s'en fout des autres!
Bien chaleureusement!
Martine,
maladroite
Très chère Martine,
Vous avez raison, on se fout des autres, quand on pense qu'on a raison.
Le plus bel exemple est moi-même face à la communauté des quantistes.
Ils peuvent bien s'amuser s'ils le veulent, mais bon, tant qu'ils
croiront que Dieu joue aux dés, je me sens rassuré dans mes propres
croyances.
Pour votre situation amoureuse, alors au moins, on peut dire que vous
connaissez la «gravité» de votre état. C'est bien.
Je ne sais pas trop si j'ai envie d'aborder le sujet de la théorie des
champs avec vous, de peur de vous ennuyer. Je peux simplement vous dire
qu'elle est mon ultime tentative d'unifier les forces de la nature à la
Relativité Générale et de donner enfin un sens aux équations quantiques.
Albert Einstein
Très cher Albert,
Oui, à nouveau quelques mois se sont écoulés depuis
notre dernier échange... C'est que, tout comme vous, je travaille d'arrache-pied
à mes projets. Vous en physique quantique et moi en conneries pathétiques, mais
comme tout est relatif, je trouve toujours moyen de me convaincre que ce que je
fais est absolument capital pour l'ensemble de l'Univers et de ses nombreux
habitants, qu'importe leur bande d'ADN et ce, même si, en fait, ils en possèdent
une.
J'ai mon orgueil, tout de même...
Alors voilà. Dernièrement,
je me demandais... Admettons qu'on coupe un grain de sel en deux. Et puis en
deux, et puis encore en deux... On pourrait le couper en deux à l'infini puisque
théoriquement, rien ne se perd, et rien ne se créé, oui?
Alors admettons
que ce grain de sel puisse toujours se diviser (en deux ou en quatre ou en mille
morceaux, c'est selon), à l'infini; ça voudrait dire, en quelque sorte, qu'on
peut interpréter ce même grain de sel comme un truc immensément grand... ou
microscopiquement petit...? Et même au-delà de ça, je veux dire, même avec toute
la concentration dont je peux user en ma qualité d'être humain, j'ai de la
difficulté à me figurer ces infinis, grands ou petits. Je ne peux, dès lors,
qu'imaginer un cercle. Oui, un cercle, c'est infini? Pour moi, c'est le seul
symbole qu'on puisse utiliser afin de réunir les antipodes... Qu'en
pensez-vous?
Voyez que la... gravité de mon état amoureux est bien
moindre que celle de mon état d'esprit face à ce que je comprends de la
relativité!
Ceci étant dit, je suis peut-être aussi carrément dans le
champ. Ça m'arrive.
Je me questionne toujours sur le mot «quantique» qui
me semble très obscur.
Sur ce, mon très cher Albert, de l'an 2006, je ne
vous souhaite que du bon!
Chaleureusement,
Martine
Guillemette-Milleville
Très chère Martine,
C'est toujours une joie de vous lire.
Ne
vous en faites pas avec le mot «quantique». Il dérive simplement du mot
«quantum» qui signifie une discontinuité élémentaire d'une
grandeur.
Pour le grain de sel, vous faites une excellente analyse, très
chère. Vous refaites même l'expérience de pensée des Grecs anciens, de Démocrite
pour être plus précis. L'atome était, pour certains philosophes de la Grèce
antique, le plus petit élément indivisible de la matière. Le mot provient du
grec atomos, « que l'on ne peut diviser ».
On peut effectivement diviser
et diviser le grain de sel, et cela, sans y mettre trop d'énergie. Cependant, il
y a bien un moment où l'on ne peut plus diviser le grain de sel. À force de
diviser et de diviser, vous finirez par tomber sur une simple molécule de
chlorure de sodium (du sel), ou NaCl. Bien entendu, cette modécule est divisible
à son tour, mais cela n'est plus du sel. Si vous divisez cette molécule, vous la
fractionnez en ses deux éléments constituants, et vous aurez un atome de chlore
et un atome de sodium. Et en plus vous aurez besoin d'une réaction chimique pour
y arriver. Si vous désirez continuer et diviser un des atomes, vous devrez
utiliser une énorme quantité d'énergie, et vous aurez besoin d'un accélérateur
de particules, pour bombarder l'atome et le faire éclater en ses constituants. À
ce moment, vous aurez des protons, des neutrons et des électrons, plus un
certain nombre de particules élémentaires constituant la force forte. Et si
d'aventure vous avez envie de continuer à fractionner et de briser un des
protons, là, vous aurez besoin de tellement d'énergie que cette technologie
n'existe même pas à mon époque. Vous aurez besoin d'un énorme accélérateur afin
de briser un proton. La quantité d'énergie nécessaire pour y arriver est
titanesque. Une fois le proton brisé, vous aurez trois quarks. Et là, si vous
voulez briser un quark, il faudra demander à un autre qu'à moi, car pour moi le
quark est le composant élémentaire de tout. Mais je suppose que si un jour on
arrive à les briser, il faudra encore plus d'énergie, de sorte qu'il doit bien y
avoir un plafonnement quelque part qui empêche de briser ce qui deviendrait
finalement, l'indivisible.
Albert Einstein
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