Bergson
       

       
         
         

j-fm@caramail.com

      M. Einstein,

J'aimerais savoir si vous avez lu le livre «Durée et simultanéité, à propos de la théorie d'Einstein» de M. Henri Bergson qui porte sur votre théorie de la relativité restreinte et si, le cas échéant, vous avez répondu à M. Bergson et comment. Existe-t-il un texte de vous où vous abordez cette question? J'ai aussi cru remarquer que vous disqualifiez presque immédiatement dans vos lettres toute démarche métaphysique comme fantaisiste, peut-être pourriez-vous profiter de votre réponse pour expliciter votre rapport avec la philosophie?

Veuillez agréer, etc.

Jean-François

 

       
         

Albert Einstein

      Cher Jean-François,

J'ai dit à quelques reprises que ce livre contenait de «sérieuses erreurs». En fait, j'ai rencontré Bergson, en avril 1922, à la séance de la Société française de Philosophie, peu avant la parution de son livre. Le plus ironique de cette rencontre fut qu'il crut voir dans mes propos la confirmation de ses analyses. Puis je l'ai rencontré à nouveau en 1925, à l'université de Paris. Nous nous sommes croisés à l'occasion lors de séances de la
Commission Internationale de Coopération Intellectuelle, à laquelle nous appartenions tous deux et que Bergson présida un temps (il y a eu d'ailleurs quelques lettres entre nous sur l’ambition de cette commission d’œuvrer pour le progrès de la science).

Mais en réponse à Bergson, qui s'était hasardé à oser une réponse dans son «évolution créatrice», je lui ai répondu que «c'est à la science qu'il faut demander la vérité sur le temps comme sur tout le reste». En 1911, Bergson était opposé à ma théorie de la relativité restreinte, puis il s'est ravisé par la suite. Sans vouloir me vanter, la plupart des observateurs admettent que j'ai gagné mon débat public avec lui.

Maintenant que nous en parlons, cela me rappelle un débat public au collège de France, où se trouvait Bergson, mais également Paul Valéry. Valéry, on le sait, fourmillait d'idées, il noircissant des milliers de pages. Au cours du débat, il m'a demandé si je me levait la nuit pour noter une idée. Je lui ai répondu : «Mais, des idées, on n'en a qu'une ou deux dans sa vie».

Quant à la métaphysique, je suis désolé d'avoir laissé une impression négative. C'est simplement que je suis un scientifique, et en tant que tel, j'aime bien trouver des explications logiques et mathématiques à tous les phénomènes observables. Je ne veux en rien discréditer le travail des philosophes, cependant, je me méfie de ceux qui disent posséder la science infuse.

Albert Einstein