Une écriture d'une exceptionnelle puissance incantatoire
       

       
         
         

Stephe Roux

      Madame Duras,

J'aime profondément votre oeuvre que je m'efforce de toute lire progressivement. Je me permets cette question: à vous lire, on se rend compte que vous n'avez cessé d'évoluer vers une sobriété et un dépouillement de plus en plus grands. Vos mots simples sont doués d'une grande puissance émotionnelle. Êtes-vous parvenue à ce résultat par un travail acharné ou avez-vous trouvé ce style sans exercer aucun contrôle? Autrement dit, en «laissant venir».

Grand merci pour votre réponse.
         
         

Marguerite Duras

      J'écris des livres inconnus de moi, qui viennent à moi sans que je le sache. L'écriture vient, elle est là et moi j'écris dans la solitude de ce non-savoir. Oui, je la laisse courir. C'est l'écriture courante, comme l'eau, elle défile sous mes doigts. La litanie des mes livres vient de là, d'une écriture qui en sait plus que moi sur le livre que je compose. L'écriture des débuts ne ressemble pas à celle plus sobre de la fin.

L'écriture a changé quand je me suis retrouvée dans la folie de la maison de Neauphle, tout a commencé avec cette maison où je me suis retrouvée d'abord en famille puis tout à fait seule. Quand les critiques disent que mon écriture ne ressemble à rien, je pense que c'est parce qu'elle rejoint la solitude initiale de l'auteur. La matière de l'Amant m'est venue de je ne sais où, d'un temps caché qui s'est matérialisé sous mes doigts. Je n'écris pour personne, même pas pour moi. J'écris, c'est tout.

MD