Le dernier M.D.: un livre de cuisine?
       

       
         
         

Claire-Alexandra Kari

      Bonjour Madame Duras,

Tout d'abord laissez-moi vous dire que vous êtes mon écrivaine francophone préférée. J'ai lu beaucoup de vos livres. Je suis toujours emportée dans l'univers que vous savez créer, une espèce d'univers cotonné, rempli d'émotions, très féminin aussi. Votre style dépouillé contribue pour beaucoup au plaisir que je ressens quand je vous lis.

Ceci étant dit, en parcourant "Le Monde" édition électronique, sur mon ordinateur, dans la banlieue de Toronto, Canada, je suis tombée sur un article qui m'a intriguée: Passe d'armes entre Jean Mascolo et Yann Andréa, le fils et l'exécuteur littéraire de Marguerite Duras. http://www.lemonde.fr/article/0,2320,seq-2033-24179-QUO,00.html

Apparemment, votre fils a publié un livre de recettes culinaires à votre nom, et votre exécuteur littéraire a fait interdire ce livre. J'ai tout de suite pensé à vous demander votre opinion sur la question. Voulez-vous publier un livre de recettes, voulez-vous que ce livre soit interdit, ou voyez-vous une tierce option??

Avec toute mon admiration pour votre oeuvre,

Claire-Alexandra Kari
         
         

Marguerite Duras

      Chère lectrice,

Vous voudrez bien excuser le petit retard avec lequel je vous réponds: des affaires urgentes me retenaient ailleurs. Me voilà enfin prête à vous répondre. En effet, Outa (le surnom de mon fils) a publié ce livre de recettes sans consulter quiconque. Cependant, il ne fait que rééditer son geste de vouloir se faire un peu d'argent avec mes textes. Vous n'êtes pas sans savoir que L'Amant a été au départ son projet: il voulait publier des photos de mon enfance. Mais les Éditions de Minuit ont préféré que j'agrémente chaque photographie d'un texte. Finalement, le texte a paru sans photo, d'où la fameuse photo manquante du bac, qui n'existe d'ailleurs pas. Ainsi, de manière toute pragmatique, et en étroite continuation avec mes réfléxions sur la vie matérielle, ce livre de cuisine me plaît beaucoup. Je n'en veux pas à Outa, tout au contraire, je suis heureuse que mes recettes, qui sont surtout de petites fictions à part entière, trouvent à évoluer entre les mains des cuisinières (je ne suis pas folle, les hommes ne savent pas faire la cuisine). Si les femmes qui tiennent maison, comme je l'ai souvent dit, ont le rôle ingrat d'inventer leur emploi du temps, elles auront là un petit réconfort de ma part. Et je dois dire que la très jolie carte postale, insérée à la fin de livre et qui donne la liste des produits que tout ménage qui se respecte doit avoir en permanence, me réjouit par sa beauté.

Cordialement,

MD