L'amour
       

       
         
         

Denis Andre

      À propos de «l'amour» de Marguerite Duras

J'ai toujours aimé lire, je lis beaucoup.

J'aime les livres qui sont pourtant mon pire ennemi, je crois les posséder mais ce sont eux qui me possèdent, je crois les dévorer mais en fait ce sont eux qui me dévorent: ils rongent mon espace vital, dans mon appartement chaque nouveau livre me prive du même volume d'air.

Mon espace vital se réduit inexorablement au fil des lectures, au fil du temps.

Mon cerveau, victime certainement depuis longtemps d'une sorte de cyrrhose neurologique se meurt peu à peu dans sa beaucoup trop petite boîte crânienne...

Je commence la lecture d'un nouveau livre par le début et puis je lis simplement, au fil des pages, le livre ouvert comprend alors pour moi deux espaces, comme pour tout autre lecteur également je présume: un espace plus ou moins connu à gauche et un espace plus ou moins parfaitement inconnu à droite; le second, à l'instar de mon espace vital se réduisant inexorablement au profit du premier...

Je fus cependant récemment confronté lors de la lecture de «l'amour» de Marguerite Duras à une expérience d'un tout autre type m'amenant à la remise en question pure et simple de ma perception de mon ennemi vital, le livre.

Alors qu'au fil d'une lecture d'un plaisir difficilement égalable les deux espaces précédemment explicités s'équivalaient en volume je fus pris du désir de rechercher dans l'espace de gauche du livre quelque précision concernant une jeune femme mentionnée sur la page alors ouverte.

Cette recherche m'amena au tout début du livre, ne retrouvant cependant aucune trace de ce que je me souvenais avoir déjà lu au début du volume au sujet de cette personne je retournai à la page précedemment ouverte.

Ne pouvant plus retrouver le fil de ma lecture sur la dite page, je me résolus à retourner une puis deux, puis trois,... cinq pages en arrière: je remarquai alors non sans stupeur qu'il m'était impossible de retrouver le moindre rattachement à ce dont je me souvenais, pourtant assez clairement avoir lu!

Il semblerait que contrairement à tout autre livre (et j'en ai lus quelques-uns eu égard au peu d'espace vital qu'il me reste dans ma chambre) ce livre-là ne comprenne pas deux mais un seul et même espace quel qu'en soit le stade de lecture: l'espace de gauche étant tout aussi inconnu que l'espace de droite.

Chaque page de ce livre (sublime) se décompose après lecture pour se recomposer, nouvelle et toujours parfaite et ceci une infinité de fois, le livre lui-même n'étant qu'un «fil de lecture» infiniment beau et tendre n'ayant ni début ni fin...

Den. 1.12.2002

NB: Madame, la possibilité in extremis de vous écrire outre-tombe m'impressionne infiniment mais ne m'étonne même pas en regard de votre génie intemporel.
         
         

Marguerite Duras

      Monsieur,

Vous avez bien lu L'Amour encore que je ne sois pas la bonne personne pour vous en parler. Une fois qu'il est écrit le livre est comme oublié. C'est la seule façon de faire pour écrire le suivant. Toute mon oeuvre pose cette question du temps, le temps qui se défait à mesure qu'il se déroule.

MD